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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/662

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et, parmi ces troupes, le régiment de géans, nommé le régiment des gardes, le corps des gendarmes, aussi brillant par son uniforme écarlate que par le beau choix des hommes et des chevaux ; enfin les hussards de la mort, corps de deux mille chevaux, je crois, et qui, à un enfant, ne pouvait manquer de paraître avoir été inventé par le génie de la destruction et des enfers ; et l’on comprendra tout ce que je ne pouvais manquer d’éprouver. Que l’on ajoute à ce spectacle toujours mouvant et toujours magnifique, d’une part ces grandes charges de cavalerie et ce feu roulant d’infanterie et d’artillerie, de l’autre la présence d’un roi placé par son génie et par ses exploits à la tête des philosophes, des législateurs et des guerriers de son époque ; qu’on le voie suivi par une foule d’officiers supérieurs des principaux États de l’Europe, venant lui rendre hommage et s’instruire à ses revues, considérées alors comme l’école de Mars ; qu’on l’entoure, en idée, de tous les généraux illustres formés à son école et dont il avait associé les noms au sien ; que l’on se représente ses cheveux blancs rappelant et paraissant ennoblir encore quarante années de gloire, et l’on concevra qu’il ne pouvait rester de bornes à mon admiration. Aussi n’y en avait-il aucune ; aussi était-ce avec une joie toujours nouvelle que, pendant les trois dernières années de mon séjour en Prusse, je me rendais à ces revues avec un nouvel étonnement et un plus grand enthousiasme que j’en revenais.

Telles furent les impressions premières que ressentit le futur général de l’empire ; elles furent vives et profondes, car il y revient souvent au cours de son récit. Thiébault n’avait cependant que quatorze ans lorsque son père quitta Berlin pour rentrer à Paris, où il avait, malgré l’éloignement, conservé de précieuses amitiés, notamment celle du maréchal de Richelieu, dont voici un portrait qui ne laisse pas d’être fort piquant :

Le maréchal de Richelieu avait été directement informé par son petit-fils de la visite de mon père et de ce qui le concernait ; aussi vint-il au-devant de lui, dès qu’on l’annonça ; il le reçut à merveille et dès le lendemain, l’invita à dîner. Mon père enchanta le maréchal par sa conversation. Il était impossible, en effet, de parler avec plus d’expansion et de chaleur. Son style, quoique correct, naturel, souvent élevé et véhément, n’approchait pas de ses discours. Il donnait réellement la vie à tout ce dont il parlait ; son inconcevable mémoire, jointe à son imagination, à sa franche et juste admiration pour Frédéric, à la sorte d’enthousiasme que ce grand roi excitait alors généralement, faisait de ses entretiens une des choses les plus faites pour intéresser. Or, si cet effet était général, combien ne devait-il pas