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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/646

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toujours, il vient nous demander une permission quelconque, n’ayant qu’un rapport très lointain avec le plan cher et secret ; il se réserve ensuite de nous amener peu à peu à ce plan. Si nous flairons la ruse, si nous marquons un soupçon, l’enfant rougit jusqu’aux oreilles. Que s’est-il donc passé ? Tout à l’heure, l’enfant avait déjà son secret, il caressait déjà obscurément son espoir : cependant, il ne rougissait pas. Qu’y a-t-il de nouveau maintenant ? Une seule chose : la crainte d’être démasqué. Il a suffi de provoquer cette crainte, toutes choses égales d’ailleurs, pour provoquer la rougeur. Cette crainte est donc la cause de la rougeur.

L’expérience vérifie ainsi nos prévisions : nous pouvions prévoir qu’en supprimant la cause présumée, nous supprimerions l’effet ; c’est ce qui a lieu. Nous pouvions prévoir qu’en provoquant la cause présumée, nous provoquerions l’effet ; c’est ce qui a lieu. — Voici maintenant une autre prévision : l’effet doit varier avec la cause ; plus la cause grandira, plus il doit grandir ; plus la cause diminuera, plus il doit diminuer. En d’autres termes, plus on craindra d’être démasqué, plus on aura sujet de redouter la pénétration ou l’indiscrétion d’autrui, plus on rougira. Par conséquent, l’être le plus impur, le plus défiant, le moins maître de lui, sera celui qui rougira le plus ; car il aura beaucoup à cacher, il cherchera toujours à cacher et il sera peu habile à cacher. L’innocence absolue, la confiance absolue, la possession de soi absolue, rougiront aussi peu que possible : l’une, parce qu’elle n’a rien à cacher ; l’autre, parce qu’elle ne songe pas à cacher ; la troisième, parce qu’elle est sûre de cacher. L’expérience confirme-t-elle ces prévisions !

Il se trouve qu’elle les confirme : par exemple, les femmes rougissent beaucoup plus facilement que nous ; c’est qu’elles ont plus que nous à craindre d’être démasquées. D’abord, elles ont plus à cacher. Il leur est moins permis qu’à nous d’exprimer tout ce qu’elles pensent et sentent. Elles sont tenues à plus de réserve, à plus de circonspection. Il y a une multitude de choses qu’elles sont censées ne pas comprendre et ne pas connaître : il ne faut pas qu’on s’aperçoive qu’elles les connaissent et les comprennent. Il y a des impressions, des sympathies, des enthousiasmes qu’elles ne doivent pas manifester, sous peine de passer pour légères ; il y a certaines idées qu’elles doivent garder pour elles sous peine d’être accusées de pédantisme. Elles sont ainsi forcées de se surveiller sans cesse ; elles ne peuvent presque rien livrer de leur cœur ou de leur esprit ; il faut qu’elles atténuent, il faut qu’elles voilent, qu’elles mettent perpétuellement la sourdine. Elles tremblent sans cesse qu’on ne lise trop bien ce qui se passe en elles.