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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/562

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REVUE DES DEUX MONDES.

pensée et d’expression inconnue aux auteurs antérieurs, notamment au Geber arabe.

L’auteur latin expose et discute les raisonnemens de ceux qui nient l’existence de l’alchimie, suivant toutes les règles de la philosophie de son temps. On y relève cette objection terrible, qui a fini par tuer l’ancienne alchimie : « Voici bien longtemps que cette science est poursuivie par des gens instruits ; s’il était possible d’en atteindre le but par quelque voie, on y serait parvenu déjà des milliers de fois. Nous ne trouvons pas la vérité, sur ce point, dans les livres des philosophes qui ont prétendu la transmettre. Bien des princes et des rois de ce monde, ayant à leur disposition de grandes richesses et de nombreux philosophes, ont désiré réaliser cet art, sans jamais réussir à en obtenir les fruits précieux : c’est donc là un art frivole. » Or, rien d’analogue ne se lit dans le Geber arabe. Ce dernier croit à l’influence des astres sur les métaux, tandis que l’auteur latin la nie. On ne trouve nulle part chez l’auteur latin ce mélange perpétuel d’illusion mystique et de charlatanisme qui caractérise l’écrivain arabe. Enfin dans l’auteur latin, il n’y a aucun indice d’origine arabe, ni dans la méthode, ni dans les faits, ni dans les mots, ou les personnages cités, ni dans les allusions à l’islamisme, si fréquentes chez l’auteur arabe et qui font ici complètement défaut. Ajoutons que Vincent de Beauvais, contemporain de saint Louis, dans son encyclopédie (Speculum naturale) ne reproduit pas une seule ligne de la Somme ; il cite deux ou trois fois Geber, mais uniquement d’après l’alchimie latine d’Avicenne, dont il reproduit textuellement les phrases, ainsi que celles de divers autres alchimistes qu’il avait entre les mains. Nous pouvons en conclure que Vincent de Beauvais ignorait l’existence de cette œuvre latine de Geber, qui a été probablement composée après lui. La même vérification s’applique aussi à Albert le Grand, autre compilateur célèbre du xiiie siècle : il ignore complètement le pseudo Geber. On voit par là comment l’attribution des ouvrages latins du pseudo Geber aux Arabes a faussé toute l’histoire de la science, en supposant dans ceux-ci des connaissances positives qu’ils n’ont jamais possédées.


III. — LES ALCHIMISTES ARABES : LEURS CONNAISSANCES POSITIVES.

Examinons maintenant les connaissances positives des Arabes en chimie, d’après leurs écrits authentiques, afin de les comparer d’une part à celles des savans grecs qui les ont précédés, et d’autre part à celles des savans latins qui les ont suivis et qui ont été les précurseurs les plus prochains de la chimie moderne.