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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/550

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La terre en tous endroits produira toutes choses,
Tous métaux seront or, toutes fleurs seront roses,
Tous arbres oliviers :
L’an n’aura plus d’hiver, le jour n’aura plus d’ombre ;
Et les perles sans nombre
Germeront dans la Seine au milieu des graviers.

En attendant ces beaux jours, déjà prédits par Virgile depuis des siècles, l’assistance pouvait s’en faire quelque idée par la suite du spectacle. Bientôt, en effet, on vit un pas de bergers, — et c’étaient les plus grands seigneurs et les meilleurs danseurs de royaume. Puis, la scène changea et ce fut le fond de la mer avec une musique de tritons et de tritonides ; puis, une autre apparition de dieux célestes ; puis, le triomphe de l’amour, — de l’amour chaste bien entendu, — menant captif l’amour voluptueux ; et enfin, sur un char resplendissant, s’avança la reine de la fête, la jeune et timide princesse Elisabeth, entourée de quatorze dames de sa suite.

A ce moment, toute la scène était remplie ; des amours voletaient autour du char ; à terre, la troupe des danseurs était rassemblée ; en l’air, on voyait, sur des nuages, la Victoire et la Renommée portant des couronnes, et tout à coup, après un silence, les voix, les luths, les violons, les hautbois, tous ensemble, chantèrent et jouèrent la musique du grand ballet : Madame descendit de son char, vêtue en Minerve, et elle dansa les six figures qui la composaient, au milieu d’un applaudissement général : « Et sembloit que tout le ciel fût ouvert pour faire des chants d’allégresse en cette occasion qui se peut dire n’avoir point eu de compagne en somptuosité ; car lorsque ce grand air se chantoit, il y avoit quarante masques richement parés sur la scène, trente dans le ciel, six suspendus en l’air, tout le milieu de la salle rempli du ballet des dames : tout se voyoit d’une vue et tout dansoit et chantoit en même temps. »

Il y eut là un instant unique dont le souvenir resta gravé dans la mémoire des spectateurs. Chacun fut d’avis que l’issue des États était digne du monarque qui les avait convoqués. « Car, comme dit la relation contemporaine, Leurs Majestés n’avoient cherché d’autre épargne que celle du temps qui pressoit et avoient voulu montrer que la France, quand elle veut paroître, ne peut être imitée d’aucune autre nation. »


G. HANOTAUX.