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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/548

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dressé une scène haute de six pieds ; à l’autre bout, un échafaud sur lequel le roi prit place avec les principaux seigneurs. La cour entière se pressait dans le parterre, dans les couloirs, dans les balcons du premier étage. Grands chapeaux à plumes, feutres d’Espagne, fraises de dentelles, pourpoints valant 20,000 écus, épées à la poignée d’or, éperons sonnans, écharpes, collets et falbalas ; coiffures de pierreries, colliers de perles, corps de taille lamés d’or et d’argent, vertugadins raides comme des armures, épaules nues ou manteaux à traîne, rires, parfums, regards chargés d’amour et de galanterie, cette foule heureuse et bruyante éclatait dans la joie de son insouciance et de sa frivolité reconquises. On était tout au plaisir des visages connus, rassemblés et se retrouvant après les jours sombres qu’on venait de traverser. Certes, toutes les difficultés n’étaient pas résolues. Mais on les remettait au lendemain ; et ces courtisans, ces dames, ces cavaliers, ces soldats, ces pages, ces poètes dont les « pensions » avaient été menacées, se félicitant d’avoir échappé au péril, jouissaient de la victoire que la royauté avait remportée pour eux. La France légère et amie des fêtes désarmait une fois de plus, de son sourire irrésistible, cette autre France sérieuse et compassée, qui, en somme, depuis des mois, n’avait fait que fatiguer le monde de son inutile gravité. Les États, qui avaient commencé par une procession, se terminaient par un ballet.

A peine le roi fut-il assis que l’on vit, vers le fond de la salle, monter un nuage épais qui allait s’accroissant et se dilatant au fur et à mesure qu’il s’avançait ; tout à coup il s’ouvrit et laissa paraître un danseur vêtu d’argent et de noir, avec quantité d’étoiles d’or sur son habit, des ailes noires au dos et une coiffure faite de nuages : il personnifiait la nuit. Il dansa et chanta des vers adressés à la reine que l’on comparait au soleil :

Qu’ai-je fait contre vos beautés,
Grand soleil, qui, de tous côtés,
Me voulez rendre vagabonde,
Pour vous opposer à mon cours
Et pour empêcher que le monde
Ne soulage par moy les travaux de ses jours ?

Le chanteur n’avait pas fini que le nuage se dissipa soudain et qu’on vit la scène représentant « des rochers recouverts d’arbrisseaux, mousses, animaux rampans, fleurs et ruisseaux coulant des croupes en bas, les heurts éclatans d’or et d’argent. » Dans ce décor, il y eut un premier pas de feux follets représentés par des enfans portant des torches à la main et sur la tête ; un