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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/468

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« Un grand art ne saurait exister dans une époque où il n’y a plus trace d’enthousiasme, religieux, social, ou national, et où personne ne reconnaît plus aucun idéal de beauté ni de vertu. L’art est descendu au simple caprice individuel ; l’artiste est devenu un habile industriel, et une banale dextérité manuelle a remplacé toute inspiration. Rien ne reste debout de ce qui a fait vivre le grand art à travers les âges. »

Puis, reprenant dans une vue d’ensemble ses jugemens sur l’art et la littérature, M. Harrison énumère une fois encore les causes diverses qui rendent la décadence fatale et inévitable.

« Les tendances nouvelles de notre société, dit-il, s’opposent toutes au libre développement des arts d’imagination. Notre âge d’abord est un âge de spécialisation à outrance : la spécialisation peut avoir son utilité, mais elle est l’ennemie de l’art. L’art est essentiellement synthétique ; il demande une simplicité, une unité de conception, qui de jour en jour deviendront plus rares.

« Une autre chose désormais sacrée, c’est la démocratie ; et des deux côtés de l’Atlantique nous la voyons grandir. Encore n’est-ce point la démocratie du temps de Périclès, ni celle des républiques italiennes du moyen âge : c’est une démocratie intimement associée à un industrialisme toujours en travail. Comment espérer qu’elle laisse à l’imagination assez de loisir et de tranquillité ? Le génie a besoin d’être libre ; l’art exige, comme condition indispensable, le repos du cœur et de l’esprit.

« Or, c’est précisément en cela qu’est la racine dernière de tout le mal : en ce que l’art sous toutes ses formes est devenu un simple article de commerce. Le public achète les œuvres de l’imagination comme la vaisselle et les bijoux ; et les auteurs de ces œuvres ont à faire leur fortune comme les couturiers ou les maîtres d’hôtel. Nous sommes tombés dans un cercle vicieux. Le public crie aux artistes : « Donnez-nous une œuvre vraiment grande, et nous vous la paierons à son prix ! » Et les artistes répondent : « Garantissez-nous la fortune, et nous travaillerons à vous donner une grande œuvre. »

« Tout acte d’achat et de vente constitue un marché. De là est née cette singulière et lamentable coutume des expositions annuelles. Ce sont de vraies foires, et je n’hésite pas à déclarer qu’elles ont contribué pour la plus forte part à la décadence de notre vie artistique. Songez aux conditions morales et matérielles dans lesquelles les maîtres anciens ont créé leurs chefs-d’œuvre. Imaginez Giotto peignant sous les yeux de Dante, Michel-Ange s’enfermant dans la Sixtine, imaginez Raphaël au Vatican, Tintoret à Saint-Roch. Leurs peintures auraient-elles été telles que nous les voyons, si elles avaient été faites en vue du prochain Salon, si leurs auteurs les avaient destinées à être les peintures de la saison, pour décorer ensuite la maison d’un banquier ? Les maîtres anciens pensaient à leurs sujets ; les peintres d’à présent