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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/466

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années surtout, son positivisme paraît se dégager de plus en plus des formules d’Auguste Comte. M. Harrison en a simplement gardé l’habitude de considérer toutes choses d’une façon positive, c’est-à-dire en dehors de tout parti-pris et sans jamais s’inquiéter de la façon dont on les considère autour de lui. Il s’efforce de placer son solide bon sens en tête à tête avec les faits, et de transmettre ensuite au public les résultats de son examen.

Ces résultats manquent rarement d’étonner ; mais quelquefois au lieu d’étonner ils scandalisent, ce qui, d’ailleurs, ne semble pas troubler beaucoup M. Harrison. Ce n’est pas lui qui prendrait la peine, comme M. Pearson, de relever les critiques qu’on lui adresse et de paraître s’excuser. Toute l’Angleterre l’a honni, il y a deux ans, quand il a proposé de rendre à l’Acropole d’Athènes les marbres autrefois dérobés par lord Elgin, et conservés maintenant au British Museum : il continue aujourd’hui à protester, comme il y a deux ans, contre ce qu’il appelle « l’exil immérité » de ces divines sculptures.

Il ne s’émeut pas davantage des invectives qui accueillent ses articles sur la décadence de la littérature et de l’art anglais. Chacun de ses articles, au contraire, apporte un nouveau renfort de preuves à sa thèse, et sa thèse est plus pessimiste encore que celle de M. Pearson. Car non-seulement il constate le triomphe croissant de la médiocrité, la fin de toute personnalité, l’affaiblissement rapide de l’imagination et du goût ; mais il établit en outre que tous les remèdes seraient vains contre cette maladie. L’art et la littérature sont désormais, en Angleterre, des choses dont personne n’a besoin. A supposer même que des maîtres de génie parviennent à les ressusciter, ils ne trouveraient personne pour leur en savoir gré. Le sage doit se résigner à voir encore périr ces choses-là.

Je regrette de ne pouvoir pas traduire, ni même analyser avec autant de détail que je voudrais, ces articles de M. Harrison. Ils renseigneraient à merveille les lecteurs français sur l’état présent de la littérature et de l’art anglais. Et je crois qu’ils prêteraient aussi à d’intéressantes réflexions sur les destinées de la littérature et de l’art en général ; car ce qui se passe à Londres se passe un peu partout de la même façon : des causes semblables sont en train de produire un peu partout des effets semblables, et ce n’est pas seulement en Angleterre que s’affaiblissent d’année en année la curiosité artistique, le goût du style, le sentiment de la beauté.

Voici pourtant quelques passages qui donneront l’idée du ton et de la manière de M. Harrison :

« Pour la première fois depuis cent ans, écrit-il, l’Angleterre ne possède aucun romancier d’un génie réel et universellement reconnu. L’un est trop excentrique ou trop subtil, un autre trop inégal, ou encore trop local, un troisième s’en tient trop à des esquisses ; l’un est trop