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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/457

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pour retrouver une image affaiblie des splendeurs de l’ancienne vie coloniale, aux jours heureux de la prospérité d’autrefois. Le temps présent n’est pourtant pas aussi mauvais qu’on le dit. Il y a ici une telle dose de vaillance ! Comme la nature, ravagée par le cyclone du 18 août 1891, répare elle-même ses pertes, la Martinique se refait incessamment, grâce à sa vitalité propre, à l’intelligence et au courage de ses agriculteurs, de ses industriels et de ses commerçans.

En une heure et demie, un petit bateau à vapeur conduit à Fort-de-France. Voici une des plus belles rades du monde ; elle s’étend comme un grand lac paisible entre la ville et un cap qui s’avance dans la mer. En la voyant si bien abritée, on s’explique l’acharnement des Anglais à vouloir conquérir le cul-de-sac de Fort-Royal, comme on disait sous l’ancien régime, quand il n’y avait que le fort, aujourd’hui fort Saint-Louis, et que la ville n’existait pas encore. C’est un spectacle à tenter un peintre que celui de cette mer captive et calme, au pied des mornes qui dominent le cap Salomon, le fort s’allongeant en une ligne brune, la ville montrant gaîment les toits gris ou rouges de ses maisons reconstruites après l’incendie, le dôme de 1er de la bibliothèque Schœlcher, et, tout au loin, les crêtes ondulées et verdoyantes du Vauclin. Du petit promontoire de Bellevue, l’habitation de plaisance du gouverneur, la vue est magnifique. La division légère de l’Atlantique est signalée. C’est l’imposante Aréthuse, portant le pavillon amiral, le sévère Magon, le coquet Hussard… Puis un coup de canon retentit : le Labrador, un des paquebots de la Compagnie transatlantique, vient d’arriver. Une embarcation est déjà le long du bord ; c’est la poste qui vient chercher les lettres de France, vieilles de treize jours. Et voici quelques goélettes ; des charbonniers apportent la houille nécessaire aux bateaux de la Compagnie qui a son agence générale à Fort-de-France. Les navires évoluent lentement dans ces eaux bleues, sous ce ciel trop pur, par un soleil éclatant. C’est très beau !

On débarque au pied du fort Saint-Louis, sur la savane, l’immense prairie où se dresse, dans un joli mouvement de coquetterie impériale, la statue de Joséphine, toute blanche au milieu des hauts palmiers et paraissant regarder, au-delà de la rade, dans la direction du bourg des Trois-Ilets, où la famille Tascher de la Pagerie avait son habitation aujourd’hui morcelée. A l’un des angles de la savane, on voit une construction de bois, une grande baraque ; c’est l’église de Fort-de-France que l’on a installée ici après l’incendie de 1890. La ville jeune et bien bâtie qu’on voyait de la mer, de près n’est plus qu’une ville en ruine. Malgré un