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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/453

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précédés d’un tambour habitué à résonner pour le bamboula de minuit. Ce sont des chants, des clameurs, des éclats de rire où les mâchoires se décrochent, et, de temps à autre, on s’arrête pour danser une béguine peu innocente, mais où la variété des mouvemens et des poses, dans le rythme sourd de la peau d’âne, a son étrangeté et sa séduction. Malheur au passant qui entreprend de couper la procession joyeuse ! Il est invectivé et hué, sous l’œil tranquille du « gendarme petit bâton, » bienveillant aux plaisirs populaires et qui, prudemment, ne se mêle pas de ces querelles !

Les folies du carnaval sont passées ; voici venues les austérités du carême. Ceux qui, hier, s’amusaient comme de grands enfans en liberté prennent aujourd’hui le chemin de l’église. Pendant six semaines ce sera un regain de dévotion, un beau zèle religieux, puis viendra Pâques et les fêtes recommenceront. Le dimanche et le lundi, on s’en va faire des parties de rivière. On part à cheval, sur les vaillantes petites bêtes créoles, au pied si sûr, ou bien en voiture, dans les « maman-prend-deuil » et les « mort subite » que la carrosserie américaine a inventées à l’usage des gens qui ne veulent ou ne peuvent s’imposer la dépense d’un cabriolet ou d’un omnibus de famille. Dans la rivière, où l’eau est rare cependant, on se baigne en commun, puis l’on déjeune, on chante, on boit un peu, et c’est l’inévitable sieste, à l’ombre. Et l’on rentre le soir, très fatigué, mais tout prêt à recommencer, à la première occasion.

Voilà la vie dans nos Antilles ! Elle est douce et bonne après tout, en dépit de la grande misère qui s’y rencontre. Cette insouciance de la population de couleur, la plus nombreuse, cette heureuse enfance, pourrait-on dire, c’est encore un genre de courage qui en vaut un autre. Sont-ils plus braves, plus héroïques et meilleurs, ceux que la lutte pour la vie a si profondément aigris qu’il n’y a plus de place dans leur cœur blessé que pour la colère et la haine ? Il est vrai, la pauvreté n’a jamais, dans les pays du soleil, cet aspect et cette horreur que parfois elle revêt sur nos continens, par les hivers cruels, quand le froid et la faim assaillent à la fois l’homme sans défense et presque nu. Dans le jour de chômage, le noir, trouve à portée de sa main la banane et le fruit de l’arbre à pain, toujours mûrs. La canne à sucre le désaltère. La maraude est une plaie aux colonies, dit M. le procureur de la république.


IV

La France, c’est Paris ; l’Angleterre, c’est Londres ; l’Allemagne, c’est Vienne et c’est Berlin ; la Russie, c’est Pétersbourg et c’est Moscou. C’est dans les villes que s’aperçoivent les traits les plus