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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/428

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à la théorie de Spencer, l’histoire nous montre que les femmes ont payé de leur personne, tout comme les hommes, quand il s’agissait ou de la patrie, ou de quelque grande réforme sociale, morale, religieuse. Elles ont mainte fois donné leur vie pour des « idées, » et surtout pour des idées de justice ou de droit. Après les martyres des religions nous avons eu les martyres de la révolution française, qui montaient tranquillement à l’échafaud. Si la femme entend plus volontiers les appels faits au nom de la pitié qu’au nom du droit pur, si elle prend parfois plaisir à « répandre les bienfaits indépendamment des mérites, » si, dans l’ordre social, elle préfère la générosité à la stricte justice, si elle représente ainsi le règne de la grâce plutôt que le règne de la loi, c’est non-seulement par sa sensibilité affectueuse, mais aussi par son intelligence moins prompte à la froide analyse qu’à l’intuition des choses en leur unité, enfin par sa nature de volonté unifiante, moins portée à mesurer étroitement la part de chacun qu’à embrasser tous les êtres d’une même bienveillance. Il y a là comme une extension de l’instinct maternel. Autre est d’ailleurs l’espèce éternellement vivante dans une chaîne sans fin d’individus, autre est l’idée du « genre » humain, notion vide et morte. C’est pour l’intérêt et la vie de l’espèce que la femme est faite, non pour la contemplation des idées pures et la découverte des lois générales. Elle travaille pour l’humanité in concreto, en la nourrissant du meilleur de son corps et de son esprit. Enfin, quoi qu’en dise Spencer, il n’est pas vrai que la justice abstraite soit la plus haute. Comme la grâce est plus belle que la beauté, il y a quelque chose de plus juste encore que la justice : la bonté.

Dans le culte même que la femme et l’homme se vouent l’un à l’autre, la direction des volontés semble différente et produit une attitude différente. C’est ce que M. Secrétan a admirablement compris. Il a bien vu que la femme, qui est la généralité, s’individualise dans son amour ; tandis que, par le sien, lorsqu’il est digne de l’éprouver, « un cœur viril s’ouvrant à toute bienveillance se replonge dans la source de l’humanité. » Et c’est de là, ajouterons-nous, que vient cet élargissement de la pensée produit chez l’homme par tous les sentimens dont l’amour est le centre : pitié, charité, sympathie universelle. La fraternité même, d’où est-elle venue ? De la maternité. Ce n’est pas comme enfans d’un même père, mais comme enfans d’une même mère, que les hommes se sont d’abord aimés. Et s’ils n’avaient pas connu l’amour, ils n’auraient même pas connu la justice.

Dans le domaine des choses matérielles, la volonté inquiète et ambitieuse de l’homme se plaît à acquérir, la femme à conserver. Les économistes ont remarqué que la propriété, une fois acquise,