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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/425

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du goût. Une originalité puissante est chose rare, jusqu’à présent, dans les œuvres des femmes, qu’il s’agisse de la littérature ou des arts, et, parmi les arts, de celui même qu’elles cultivent le plus, la musique.

Le génie est une dépense de forces en vue d’une adaptation nouvelle de l’homme au milieu social ou cosmique. Il suppose la puissance et l’audace de la volonté qui s’élance vers l’inconnu de l’avenir. Plus ou moins révolutionnaire et conquérant, il n’a souci ni des résistances possibles et probables, ni des opinions reçues, ni des traditions séculaires. Que de grands hommes ont payé leur originalité de leur vie, comme les Socrate et les Jésus ! Les hautes vérités du domaine scientifique et moral sont le royaume de Dieu dont parle l’Évangile et dont il faut forcer l’entrée : Violenti rapiunt illud. La femme eût-elle la puissance d’effort cérébral nécessaire à ces conquêtes, il y a une retenue, une modestie, une timidité naturelle qui l’arrêtent : elle sent que ce n’est pas son rôle. « J’ai été un homme, dit Goethe, c’est-à-dire un lutteur. » Nous n’oublions point qu’il a existé une Jeanne Darc, mais il a fallu les voix des saintes pour entraîner la jeune paysanne aux batailles.

De même, dans l’ordre des sciences, les grandes inventions, fruit des grands efforts, ne sont guère le partage naturel de la femme. Pour les recherches froidement scientifiques, elle manquerait peut-être et de méthode et de rigueur. Mme Necker de Saussure prétend que les femmes arrivent de plein saut ou n’arrivent pas ; ce sont là des affirmations trop absolues : dans leurs études, dans leurs métiers, dans leurs occupations domestiques, les femmes arrivent le plus souvent par application, non de plein saut. Mais c’est qu’il s’agit de choses pratiques et concrètes. Dans les recherches abstraites, elles sont plus dépaysées. Si admirable que soit chez elles la patience (quand il faut, par exemple, soulager les maux d’autrui), nous ne savons si les lenteurs de l’analyse scientifique seraient bien le fait de leur nature spontanée. La rapidité même de leur observation, jointe à une trop grande simplicité d’idées, les exciterait peut-être à des généralisations trop promptes. Imaginatives, elles se contentent souvent d’entrevoir les idées scientifiques sous leur forme la plus flottante et la plus indécise. C’est encore une femme qui l’avoue, Daniel Stem : « Rien ne s’accuse, rien ne se fixe dans la brume dorée de leur fantaisie. » D’autre part, les progrès de la science exigent dévastes synthèses qui suivent l’analyse réfléchie et la complètent, en y ajoutant un centre de perspective supérieur. Ces synthèses, qui exigent la découverte de larges ensembles, seront plutôt le fait de l’homme que de la femme. Elles impliquent, en effet, une puissance d’esprit considérable, pour réduire une grande variété à une unité qui est