Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/418

Cette page n’a pas encore été corrigée


suffirait seule à leur enseigner, avec la constance, la longue espérance. Que de mois, que d’années il faudra attendre pour que l’enfant soit devenu tel que sa mère, à l’avance, se le représente ! Et elle fait mieux qu’attendre l’avenir, elle le fait croître elle-même sous ses yeux, incarné dans son enfant.

L’amour de la femme s’attache de préférence aux qualités les plus fondamentales et les plus durables, soit du corps, soit de l’esprit, c’est-à-dire à ce qui fait l’essence même de la virilité. Elle se laisse généralement moins séduire par la seule beauté physique que par la puissance corporelle ou intellectuelle, et surtout par les qualités morales. C’est le sentiment des intérêts permanens de la famille et de l’espèce qui explique, selon nous, le respect des femmes non cultivées pour la force du corps, celui des femmes cultivées pour la force de l’esprit ou du caractère. Spencer, comme on pouvait s’y attendre, a encore ici recours à la sélection naturelle et sexuelle : les femmes qui préféraient les hommes les plus forts, dit-il, avaient plus de chances de se survivre dans leur postérité [1]. Selon nous, le goût de la femme pour des qualités qui sont complémentaires des siennes provient avant tout d’une attraction de tempérament. En outre, si la femme a un instinct de soumission et aime à être protégée par la vigueur virile, c’est là une suite naturelle et du sentiment de sa faiblesse et de son tempérament destiné à la vie intérieure, non aux luttes du dehors. Enfin, une sorte d’instinct maternel anticipé fait pressentir à la future mère l’intérêt qu’ont les enfans à avoir des pères vigoureux de corps et d’esprit.

Le goût de plaire et le talent de plaire, qui sont encore caractéristiques chez la femme, proviendraient aussi, selon Spencer, de ce que, « parmi des femmes vivant à la merci des hommes, celles qui savaient charmer étaient celles qui avaient le plus de chances de vivre. » Quoique la sélection ait pu agir en ce sens, il nous semble que l’instinct de séduire a des raisons plus profondes. Tout d’abord, la faiblesse corporelle de la femme l’oblige à employer dans la lutte les moyens qui lui sont propres. Elle ne recherche pas, elle est recherchée ; et pour être recherchée, il faut bien qu’elle plaise. En outre, tout être a un instinct qui le porte à conserver, à accroître ses avantages naturels, et la femme a le sentiment de ce don de beauté qui est son partage. Elle qui a l’esprit de conservation et d’organisation, comment ne

  1. Spencer explique aussi par « l’admiration pour la force, » qu’il exagère beaucoup, ce fait bizarre des femmes du peuple affectionnant les maris qui les maltraitent : « S’il me plaît, à moi, d’être battue ! »