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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/366

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360 REVUE DES DEUX MONDES.

chasser le pape à coups de pierres, porter un faux pape, figure de l’Antéchrist, sur la chaire apostolique. Si l’empereur Henri franchissait les Alpes pour pacifier Rome, un grand massacre des Romains était inévitable ; si Robert, le chef des Normands, accourait de Salerne pour protéger le saint-père, il ne laisserait pas un écu ni une cruche d’huile aux ouailles de Grégoire II. Une chose, du moins, était sûre malheureusement : le plus sauvage des barons, Cencius, l’ennemi mortel de Grégoire, excommunié et banni pour assassinat, apostasie et rébellion, venait de rentrer secrètement à Rome. Un juif l’avait aperçu, vers minuit, frappant à la porte d’une de ses forteresses voisines du Ghetto. Au nom seul de Cencius, les visages pâhssaient et les voix se taisaient. Jamais, même au temps maudit des barons de Tusculum, un pire scélérat n’avait fait trembler les Romains. Il avait versé des flots de sang pour conduire l’antipape Honorius, à travers une émeute horrible, jusqu’à l’autel de Saint- Jean-de-Latran. Or, la veille même de cette triste Toussaint, Grégoire ordonnait la démolition de la plus forte citadelle de Cencius, au pont de Saint-Pierre. De temps à autre, le pas lourd de quelque homme d’armes, un évêque filant en hâte sur sa mule, tête basse, l’œil inquiet, le grondement lointain de l’heure à la cloche du Capitole, le cri d’un enfant suffisait pour effaroucher les conciliabules en plein vent et les disperser dans les ruelles fangeuses. Une tragédie planait vaguement sur Rome, et le peuple en attendait anxieusement le premier acte. Dans les maisons des clercs et les palais des cardinaux et des évêques, dans les cellules des moines, le trouble des âmes n’était pas moins profond. Mais ici, ce n’était point d’une révolte féodale ou d’une nouvelle violence des bandes de l’empire que l’on s’entretenait : c’était l’Église elle-même, irritée et souffrante, qui semblait prête à se dresser contre le pontife. Grégoire avait eu, dès les premiers jours de sa vie sacerdotale, une idée trop haute de la noblesse du prêtre : il voulait qu’il fût pur et pauvre à l’exemple des apôtres de Jésus. On savait que ce moine avait inspiré à six papes successifs sa haine pour la simonie et son mépris pour la luxure ; au lendemain de sa propre élection, il avait levé le fouet sur les marchands du temple et renversé les comptoirs d’usuriers étabhs par les évêques dans l’ombre du tabernacle ; il avait pourchassé les clercs mariés, arraché des presbytères les fausses sœurs et les épouses, imposé aux réguliers la rude discipline de Cluny et l’observance de la chasteté. Et, dans ces derniers temps, comme il appesantissait sa main sur la tête des barons, il avait fait enfermer au mont Gassin le cardinal-évêque de Palestrine et l ’évêque d’Alatri, condamné au pain et à l’eau d’angoisse cinq ou six moines