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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/360

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C’est qu’en effet, entre le radicalisme farouche et vertueux, et le radicalisme plutôt déréglé, qui partagent l’opinion de nos bons démagogues, M. Brandes n’hésite pas, et c’est ce dernier qui a manifestement toutes ses préférences. M. Max Nordau, un des plus curieux moralistes et critiques de l’Allemagne actuelle, et qui est d’ailleurs tout aussi antireligieux que M. Brandes, a dit de lui : « M. Brandes a prêché à la jeunesse l’évangile de la passion, et il a mis un véritable acharnement à troubler les idées que ses auditeurs pouvaient se faire du bien et du mal. Tout ce qui nous apparaît bas et répréhensible, il l’a décoré des noms les plus nobles et les plus attirans. On a toujours pensé que c’est une faiblesse et une lâcheté de se faire l’esclave des bas instincts que condamne la raison ; si donc M. Brandes avait dit brutalement à la jeunesse : « Renoncez à votre jugement, sacrifiez le devoir à vos instincts, n’obéissez qu’à vos sens, que votre volonté et votre conscience disparaissent comme une paille devant la tempête de vos désirs, » — sans doute les meilleurs de ses auditeurs l’auraient honni. Mais il leur disait : « Vivre selon l’ordre de ses sens, c’est avoir du caractère ; ne reculer devant rien de ce que commandent les passions qu’on ressent, c’est affirmer son individualité. » Et ainsi présenté, son enseignement perdait le caractère répugnant qu’auraient eu les premières paroles, et qui aurait pu tout au moins éveiller la méfiance et faire qu’on se mette en garde contre lui. » Nous ; ne croyons pas que M. Brandes se soit jamais résumé à lui-même son enseignement dans les termes où l’a fait M. Nordau, mais c’est déjà trop qu’il ait donné prétexte à ce qu’on puisse parler ainsi de lui avec vraisemblance.

M. Brandes n’a guère fait d’efforts pour rattacher le quatrième acte de son drame, le Naturalisme en Angleterre, aux trois actes précédens, sinon en nous montrant très superficiellement l’influence que purent avoir quelques romantiques allemands sur les poètes lakistes Wordsworth, Coleridge, Southey, ainsi que sur Shelley et Byron, qui sont tous étudiés, dans ce volume, y compris Walter Scott, Keats, Thomas Moore et W.-S. Landor.

Un instant, M. Brandes nous fait espérer une analyse un peu sérieuse de ce qu’il appelle le réalisme national chez les Anglais. Mais tout de suite nous sommes désillusionnés, lorsqu’il nous explique que ce qui lui a fait ranger sous un même titre, malgré toutes, dissemblances évidentes, les poètes que nous venons de nommer, c’est qu’ils furent tous des naturalistes, en ce sens qu’on trouve chez tous l’amour des chiens et des maisons de campagne, ou des voyages sur mer, ou des promenades à cheval. Quoique nous ne fassions ici que citer textuellement, nous n’aurions quand même pas osé rapporter sérieusement ces preuves de « natu-