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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/351

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XVIIIe siècle est évidemment motivée par ce fait qu’il considère cette littérature comme ayant préparé et rendu possible la révolution de 1789. C’est, nous semble-t-il, attacher une valeur exagérée à la suppression, ou plutôt au déplacement, de quelques vieux privilèges qui avaient cessé d’être justifiés. Certes, nous ne saurions trop sous féliciter de l’abolition de certains maux par la révolution, mais c’est faire preuve d’aveuglement que de ne pas s’apercevoir en même temps des maux nouveaux dont elle a été l’origine, et que nous n’avons pas, d’ailleurs, à exposer ici. Nous voulions seulement faire observer que le fait d’admirer la littérature du XVIIIe siècle uniquement parce qu’elle a sa part de responsabilité dans cette convulsion un peu violente de la société, qu’on appelle la révolution, nous paraît procéder d’une vue trop restreinte des choses et des idées, et mener précisément à cette confusion que nous reprochons aussi à M. Brandes, qui ne s’est pas aperçu que ce qui fait la grande importance du XVIIIe siècle, c’est la façon dont s’y manifestent puissamment tous les deux les deux plus grands courans qu’on puisse signaler dans toute histoire humaine, littéraire ou autre : nous voulons dire les deux grands courans de la raison et du sentiment.

Pour nous en tenir à la France, puisque aussi bien c’est en Voltaire et Rousseau que M. Brandes résume le XVIIIe siècle, comment peut-il parler d’un esprit du XVIIIe siècle, alors que précisément la grande particularité de cette époque, c’est qu’elle a montré, merveilleusement symbolisée dans l’antagonisme de Voltaire et Rousseau, la lutte des deux grands courans de la raison et du sentiment l’un contre l’autre ? Que leur marche ait été parfois parallèle, qu’ils aient même en de certains cas paru se confondre, nous ne le nions pas, mais cela n’a jamais été que momentané et superficiel. Et qui ne sait plutôt que l’un, le courant de la raison, qui sourd de terre à la Réforme et se développe à travers le XVIIe siècle, atteint au XVIIIe son apogée avec Montesquieu, Voltaire, les encyclopédistes ? tandis que le courant du sentiment, dont certes on pourrait rechercher le cours caché avant l’arrivée de Rousseau, ne fait cependant que réapparaître au grand jour avec celui-ci. Mais déjà il est tout-puissant, et s’il n’annihile pas le premier, il le force aussitôt à modifier son cours, à s’engouffrer dans les voies de la science, ne laissant plus que des ruisselets continuer leur chemin sur le domaine de l’art, pour aboutir en littérature aux pâles imitateurs du XVIIe et du XVIIIe siècle, que nous voyons quand même survivre très longtemps encore dans notre siècle. Pendant ce temps, au contraire, le courant qui a produit Rousseau gagne chaque jour de l’importance, et nous le voyons conquérir la suprématie : en France, avec Chateaubriand, les romantiques, la réaction