Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/348

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


giner, un titre qui est à lui seul tout un programme, nous pourrions presque dire une définition, la définition même de l’objet que doit viser une histoire de la littérature. Écrire une telle histoire, en effet, qui, de la masse énorme et confuse des productions, fasse ressortir les principaux courans auxquels il doit être possible de ramener tout cet ensemble, et qui nous décrive ces courans, nous montre leur origine, leur marche, leur fusion avec d’autres, ou la manière dont parfois ils se dédoublent pour aller plus loin se recombiner avec de nouveaux élémens, — nous rendre claire, en>un mot, toute la marche enchevêtrée en apparence des esprits et des œuvres d’une époque, c’était là une belle et grande tâche qui pouvait tenter un homme abondamment renseigné sur la littérature.

On peut se demander a priori quel serait le plan, ou plus exactement quels seraient les plans divers que pourrait se proposer l’historien qui voudrait vraiment réaliser les promesses du titre de George Brandes. Mais un tel examen, pour être complet, dépasserait de beaucoup à lui seul les limites d’un article. Nous nous contenterons de faire remarquer qu’il nous semble impossible qu’en fin de compte ce plan ou ces plans divers dont nous parlons ne finissent par se résumer en ceci, qu’il faudra écrire une histoire des esprits, découvrir leur parenté, établir les origines et le degré de cette parenté, montrer comment, tout aussi bien que dans les familles et pour la parenté physique, les liens se relâchent ou se resserrent, des alliances se forment, des races se perdent ou se transforment et se renouvellent, — qu’il faudra, en un mot, établir comme une sorte d’arbre généalogique, d’où ressortira à simple examen toute une hiérarchie des esprits ; ou bien, prenant les choses sous leur jour plus formel, sous leur face même d’extériorisation, les considérant plus strictement du seul point de vue de l’art, pourrions-nous dire, établir, de la même manière que pour les familles d’esprits, le tableau de l’évolution des genres. On conçoit sans peine qu’il arrivera maintes fois que ces deux tableaux pourront sinon se superposer, du moins contribuer singulièrement à s’éclairer l’un l’autre. Mais quoi qu’on entreprenne, au point où en sont arrivées aujourd’hui la critique et l’histoire littéraire, si vraiment on est pénétré des devoirs du critique et de l’historien, si on sait s’élever au-dessus de ses goûts propres, pour tout considérer d’un regard impartial, c’est à ces deux fins, ou tout au moins à l’une d’elles, que devra toujours se ramener une œuvre consciencieuse ayant pour titre un titre comme celui qu’a choisi M. Brandes.

Dès la première phrase de son introduction, M. Brandes restreint singulièrement sa tâche, en même temps qu’il la complique. Nous dirons plus : le problème qu’il pose nous paraît insoluble par les méthodes qu’il prétend vouloir employer à le résoudre : — « Mon