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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/346

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voyagé plusieurs années par toute l’Europe, et qui était alors des très rares hommes au Danemark à connaître les œuvres de Feuerbach et de Strauss, de Stuart Mill, de Renan et de Taine, avait cherché à initier ses compatriotes aux doctrines de ce dernier.

M. Brandes était déjà célèbre à Copenhague, lorsque, vers la trentième année, et peu après 1870, il ouvrit à l’Université son cours sur les principaux courans de la littérature au XIXe siècle. Les leçons de M. Brandes parurent en librairie ; et comme sa renommée commençait déjà à se répandre à l’étranger, et que d’ailleurs le sujet de ces leçons était vraiment des plus tentans qui soient, elles ne tardèrent pas à être traduites en allemand, par M. Strodtmann, continué par M. Rudow, qui les débarrassèrent seulement des nombreuses apostrophes aux auditeurs qu’avait fidèlement conservées l’édition danoise. M. Strodtmann, dans l’introduction ou il présente M. Brandes au public allemand, nous apprend qu’à l’université de Copenhague la foule des étudians se pressait si considérable aux leçons de M. Brandes, que souvent on en vit un grand nombre faire queue des heures entières, même l’hiver, les pieds dans la neige, pour s’assurer une place au cours. Mais il est impossible de se dissimuler que c’était surtout le politicien radical qu’ils allaient applaudir en M. Brandes. Malgré tout ce que l’enthousiasme de ces jeunes gens pouvait avoir de naïf et d’un peu injustifié, qu’on ne croie pas cependant que nous voulions le plaisanter. Tout d’abord c’était là un sentiment très beau en soi, et qu’on ne rencontre que trop rarement ; et puis, quoique ces jeunes gens d’il y a vingt ans soient devenus des hommes mûrs aujourd’hui, et qu’ils aient pu s’apercevoir, en étudiant mieux les idées chères à M. Brandes et applaudies par eux en leur jeunesse, que ces idées, là même où elles font à peu près loi, comme chez nous par exemple, ne réalisent peut-être pas un progrès bien sensible et ne contribuent que d’une façon assez douteuse au bonheur de l’humanité, — malgré cela, disons-nous, tous ceux qui se pressaient alors au cours de M. Brandes pourraient nous objecter que nous avons beau jeu à mépriser des biens que nous ont conquis des luttes auxquelles nous n’eûmes point à prendre part, et que nous possédons depuis un siècle, tout au moins à peu près et par intervalles, mais dont eux-mêmes étaient ou sont encore presque complètement privés. En continuant de penser à la situation faite à tout esprit novateur dans le Danemark, nous comprendrons mieux aussi les causes et l’origine du radicalisme étroit de M. Brandes, et nous nous rendrons compte qu’il n’a guère été que le produit inévitable de l’oppression morale exercée sur les esprits indépendans par la vieille société. Mais si M. Brandes voulait faire œuvre de savant, il devait considérer les choses de plus haut et de plus