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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/344

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pas nous-mêmes, et ne nous intéresse pas d’une façon immédiate. Le reproche serait juste, si vraiment la valeur de cette œuvre se trouvait correspondre à la renommée qu’elle s’est acquise. La haute situation de M. Brandes dans la critique européenne, et aussi, il faut le dire, la somme énorme de travail qu’on aperçoit à première vue dans ses livres, suffiraient d’ailleurs à mériter qu’on les soumette publiquement à un examen attentif. « Puisque aussi bien, malgré l’activité littéraire considérable de M. Brandes, le grand ouvrage auquel il revient sans cesse depuis vingt ans pour le perfectionner sans cesse et en faire la grande œuvre de sa vie, c’est son histoire : Die Litteratur des neunzchnten Jahrhunderts in ihren Hauplstrœmungen (la Littérature du XIXe siècle dans ses principaux courans), nous n’avons, pour pouvoir porter un jugement sur M. Brandes qu’à examiner l’idée fondamentale et le plan de cet ouvrage, et qu’à considérer dans quelle mesure l’un et l’autre se justifient a priori, et sont ensuite justifiés par l’œuvre même. Nous ne rappellerons donc ses débuts dans la critique danoise que pour mémoire, — et aussi parce que cela nous servira plus loin à nous rendre compte d’une façon plus nette de ses idées.

lgré des succès qui le mirent en vue dès l’époque où il était encore étudiant sur les bancs de l’Université, il ne paraît pas que M. Brandes ait pensé tout d’abord à se spécialiser dans le professorat et la critique littéraire. Et sans doute il a continué de juger que ce domaine si vaste était encore trop étroit pour son activité, puisque dans le nombre considérable d’articles et de brochures qu’il n’a pas cessé de produire, nous voyons qu’après avoir parlé de M. Zola par exemple, ou de Maupassant, ou de Dostoïewsky, il passe au célèbre agitateur socialiste Lassalle, ou encore au feld-maréchal de Moltke. C’est que, malgré les allures de savant que M. Brandes tient avant tout à se donner, il est cependant bien plutôt un polémiste, beaucoup plus occupé, quelque illusion qu’il cherche lui-même à se faire là-dessus, à défendre un parti, qu’à exposer ou à soutenir une grande théorie, littéraire ou scientifique, ou morale, ou qu’à tenter une de ces vastes constructions synthétiques où le savant cherche parfois à résumer et à classer tout ce dont il a d’abord fait l’objet de son impartiale analyse.

Une des premières polémiques qui attirèrent l’attention sur M. Brandes, ce fut la lutte qu’il soutint contre le théologien Nielsen. Dans un pays attaché aux traditions strictement confessionnelles, comme l’est encore aujourd’hui, et comme l’était surtout le Danemark il y a quelque vingt ou trente ans, les idées que détendait Nielsen pouvaient déjà passer pour très audacieuses. En effet, il se faisait le champion de la doctrine dualiste qui veut concilier l’in-