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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/293

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générale des sentimens de haine et d’indignation qui devaient exister dans toutes les âmes et ne pouvaient manquer de répondre au premier signal qui leur serait donné. Il me serait difficile de rendre tout ce que j’ai souffert pendant la durée de l’interrogatoire du malheureux Lahorie. Il n’y a pas de plus douloureux spectacle que celui d’un homme perdu qui semble se défendre sans espoir de succès, pour l’acquit de sa conscience. Quand cet homme a du courage, l’élévation d’âme, quand l’action dont il est coupable est une de celles que les révolutions produisent, que l’esprit de parti justifie, on a le cœur brisé en pensant à la fin si prochaine de celui qu’on a devant les yeux, plein de vie, de force et d’énergie !

Les membres de la commission, MM. Real et Desmarets accoutumés sans doute à de pareils spectacles, ne semblaient pas partager nos pénibles émotions ; M. Real faisait même quelquefois ses questions sur un ton de dureté et d’ironie tout à fuit inconvenant. Le pauvre Lahorie s’était aperçu de l’effet que cela produisait sur nous ; plusieurs fois je surpris ses regards cherchant les. nôtres et nous remerciant de le comprendre. Enfin, il y eut un moment où M. Pelet, ne pouvant plus y tenir, se leva de son siège, vint me rejoindre à la cheminée, et me dit : « Vous êtes comme moi, Real m’afflige, il faut en finir de cette scène ; » puis se tournant de son côté, il lui adressa ces mots : « En voilà assez pour aujourd’hui. Croyez-moi, il est temps de lever la séance, vous n’en saurez pas davantage de monsieur pour le moment. » L’interrogatoire fut clos, et nous eûmes la liberté de nous retirer.

Le jugement de la commission militaire eut lieu le 29. Dans l’intervalle, rien ne fut épargné pour pousser les recherches aussi loin que possible. On tenait beaucoup à découvrir Boutroux, le prêtre espagnol, et Lafon. Ce dernier surtout, d’après ce qu’on savait de son caractère, aurait été fort important à trouver ; d’ailleurs, s’il y avait vraiment dans la conspiration la coopération du parti royaliste, c’était en l’atteignant qu’on pouvait en saisir les fils. Il est, au reste, fort remarquable que cet homme, plus prudent, plus avisé que Malet et Boutreux, cet homme dont l’audace était beaucoup plus grande dans le conseil que dans l’action, m’avait accepté pour lui aucun rôle qui pût le mettre en péril ; peu lui importait que ceux qu’il poussait s’exposassent à des dangers certains ; quant à lui, accoutumé à la vie aventureuse de la chouannerie, il recommencerait à aller de cache en cache et retrouverait l’espèce de satisfaction dont les hommes de ce parti avaient une si longue habitude, celle de procurer à un petit nombre de personnes heureuses de tout risquer pour le sauver, le devoir d’un infatigable dévoûment. Telle est, en effet, la vie qu’il a menée jusqu’à la Restauration.