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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/279

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Lorsque le général Malet entra dans la maison de santé du faubourg Saint-Antoine, il y trouva MM. de Polignac, Berthier de Sauvigny, l’abbé Lafon et M. de Puyvert : ces cinq personnes étaient toutes détenues pour fait de complot royaliste. MM. de Polignac avaient dû leur sortie de Vincennes à l’intérêt que leur portait la duchesse de Rovigo. Elle était un peu leur parente ; fort liée de plus avec la femme de l’aîné de ces messieurs, elle avait décidé son mari à obtenir de l’empereur cet adoucissement à leur longue captivité. J’avais rendu le même service à M. Berthier de Sauvigny, beau-frère de mon frère. Les projets de conspiration insensés qui avaient attiré sur lui cette rigueur n’étaient pas de nature à le faire considérer comme très redoutable. On ne pouvait pas en dire autant de l’abbé Lafon. Né dans le département de la Gironde, il s’était signalé, dès 1795, par la part très active qu’il avait prise à toutes les tentatives ayant pour but de rétablir l’ancienne monarchie ; promoteur de la chouannerie, plus récemment, lors de l’occupation des États de l’Église par les troupes françaises, il avait travaillé à répandre les protestations du pape, et la bulle d’excommunication que Sa Sainteté avait jugé à propos de fulminer. Cette dernière entreprise l’avait fait arrêter à Bordeaux, envoyer à Paris, puis enfermer à la Force, avec le général Malet. L’intérêt qu’il avait su inspirer, par une maladie feinte ou véritable, avait motivé son transfèrement dans cette maison de santé, où se trouvait M. de Puyvert, détenu depuis neuf ans. Royaliste non moins dévoué que M. Lafon, le marquis de Puyvert avait participé, comme investi des pouvoirs du roi, à tous les mouvemens tentés pour la cause royale dans le midi de la France.

Voilà donc la société au milieu de laquelle le général Malet se trouva jeté en sortant de la Force. Elle semblait devoir peu convenir à ses habitudes, à ses opinions et aux souvenirs de sa vie passée. Mais un malheur semblable, surtout une haine commune, rapprochent facilement les hommes ; on ne discute pas les motifs de la vengeance, dont le besoin vous dévore, quand on est d’accord sur le mal qu’on souhaite à son ennemi ! Une certaine intelligence ne tarda pas à s’établir entre le général et ses nouveaux compagnons d’infortune. Cependant la véhémence de son caractère, l’audace de ses procédés révolutionnaires, durent étonner, jusqu’à un certain point, des hommes qui n’avaient pas comme lui joué un rôle actif dans les scènes de 1793 et de 1794. L’abbé Lafon paraît avoir été de force à se tenir constamment à sa hauteur. Si même on ajoutait foi aux récits qui ont été publiés par lui, il faudrait admettre qu’il a puissamment contribué à attiser le feu dont cette âme ardente était dévorée.