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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/231

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même coup le monde serait anéanti. Ils ne demandaient pas mieux que de mortifier leur volonté ; mais avaient-ils le droit de supprimer l’univers ? Tourmentés par leurs scrupules, ils en firent part au maître, et quelques semaines avant sa mort, il leur répondit sur un ton de paternelle indulgence que c’était là une de ces questions transcendantes qu’il ne se chargeait pas de résoudre ; c’est à peu près ce que répondait Méphistophélès aux bons jeunes gens qui lui soumettaient leurs cas de conscience.

Il se plaisait à dire qu’en examinant une de ses photographies, il avait été frappé de son étonnante ressemblance avec le prince de Talleyrand, et il désirait qu’on en fût frappé comme lui. Il aimait à passer pour un être impénétrable, mystérieux et diabolique, à inspirer à tout ce qui l’approchait une pieuse épouvante. L’un des Français qui connaissent le mieux l’Allemagne, M. Challemel-Lacour, était allé le voir à Francfort et dîna avec lui à table d’hôte : « Ses paroles lentes et monotones, qui m’arrivaient à travers le bruit des verres et les éclats de gaîté de mes voisins, me causaient une sorte de malaise, comme si j’eusse senti passer sur moi un souffle glacé à travers la porte entr’ouverte du néant. » Lorsqu’on lit Aristote ou Platon, Descartes, Malebranche ou Condillac, Spinoza, Kant ou Hegel, quoi qu’on pense de leur doctrine, on est sans inquiétude sur leur bonne foi ; ils avaient tous cette candeur métaphysique qui est la première vertu des grands penseurs. Quand on lit le Monde comme volonté ou les Parerga, on est moins rassuré, on craint d’être dupe. L’édifice semble beau ; mais pendant qu’on l’admire, on croit entendre au fond d’une cave le sourd ricanement du grand enchanteur qui l’a bâti et qui se moque de son œuvre et de lui-même.

Schopenhauer regardait comme le plus précieux ornement de son cabinet de travail une statuette de Bouddha en bronze, fondue au Thibet, qu’il avait achetée à Paris. Elle était posée sur une console de marbre, et il avait des entretiens secrets avec u l’être accompli et parfait, » avec le sage des sages, dont le doux sourire console et rachète le monde. Peut-être lui disait-il quelquefois : « Ta bonhomie égalait ta sainteté, tu as découvert le principe de la vraie morale, et tu t’es fait un devoir de la pratiquer toi-même. A quoi donc te servaient tes disciples ? » Il aurait pu prendre pour devise la sentence mémorable que Goethe écrivit un jour dans l’album d’un étudiant : « C’est le bon Dieu qui nous donne les noix, mais ce n’est pas lui qui les casse. »


G. VALBERT.