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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/230

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qu’ils disent ; ce sont leurs œuvres et leurs miracles qui les jugent, et si François d’Assise avait prêché la pauvreté en s’appliquant à doubler ses revenus, depuis longtemps on ne parlerait plus de lui. Bacon était un assez vilain homme. Que nous importe. Il ne s’est pas piqué de sauver les âmes, de racheter le monde ; il n’a pas été l’apôtre « du quiétisme, qui est le renoncement à tout désir, de l’ascétisme, qui est l’immolation réfléchie de la volonté égoïste. » Il y avait une opposition absolue entre le caractère de Schopenhauer et le rôle qu’il a prétendu jouer. C’est la grande contradiction de sa vie et la seule en vérité qui me choque.

Comme l’a remarqué fort justement M. Kuno Fischer, quand on juge Schopenhauer, il ne faut jamais oublier qu’au temps de sa jeunesse, le culte du génie était la religion de toute l’Allemagne littéraire. Ce culte avait son code et son rituel. On posait en principe que le génie a tous les droits et qu’il est au-dessus de toutes les règles communes que les Philistins sont tenus d’observer. Son existence étant à la fois un honneur et un bonheur pour le genre humain, qu’il instruit et réjouit par ses œuvres, son seul devoir est d’exister et de narrer à l’univers ce qui se passe dans son imagination. Tout ce qu’on peut lui demander, c’est d’avoir cette sincérité d’artiste que possédait Schopenhauer. Il a parlé quelque part d’un accusé dont la triste histoire avait été racontée si éloquemment par son avocat, que ce pauvre homme fondit en larmes et s’écria : « Je n’aurais jamais cru que j’eusse tant souffert ! » Il s’est vanté d’avoir reçu de la nature le don de l’émotion imaginative et volontaire et la faculté de s’arracher des larmes par ses propres récits. Il prétendait qu’il n’aurait tenu qu’à lui de devenir un grand comédien s’il n’avait mieux aimé devenir un grand philosophe.

Il eut jusqu’à la fin le culte du génie, et pour honorer le sien, il le comparait tour à tour au Mont-Blanc ou au soleil. C’était là sa seule dévotion. Pourquoi a-t-il voulu en créer une autre à l’usage des simples et des humbles ? Pourquoi s’est-il imaginé un jour que l’Europe avait besoin d’une religion nouvelle, que sa philosophie lui en tiendrait lieu et qu’il serait le Bouddha de l’Occident ? Il tâcha de persuader à ses disciples qu’ils étaient des apôtres ; il les engageait à se visiter les uns les autres ; il leur écrivait : « En quelque lieu que deux d’entre vous s’assemblent en mon nom, je serai au milieu de vous. » En vérité, dans la conduite de la vie, cet habile joueur de flûte ne craignait pas les discordances et les notes fausses.

Mais prenait-il réellement au sérieux sa mission et le caractère religieux de sa doctrine ? Il m’est difficile de le croire. Les Allemands, quand ils s’en mêlent, sont de prodigieux mystificateurs. Il y avait, dans un collège militaire d’Autriche, deux cadets qui passaient leurs nuits à méditer en secret les ouvrages du grand Arthur. Ils en étaient venus à se convaincre que s’ils tuaient en eux la volonté d’être, du