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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/227

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couronnée de roses, fussent-elles des roses blanches, » est une vraie bénédiction. Plus il avance en âge, plus son pessimisme se tempère et s’adoucit. Le ton de ses lettres change ; aux colères rouges succèdent les éclats d’une gaîté sarcastique. Il affirmait jadis avec Simonide que le plus grand bonheur est de ne pas être. Il a découvert que la vie a du bon, il ne demande qu’à prolonger la sienne, et deux années avant sa mort, il écrit à un de ses amis : « L’Upanischad sacré déclare en deux endroits que la durée normale de la vie humaine est de cent ans, et M. Flourens, dans ses études sur la longévité, dit à peu près la même chose. C’est une consolation. » De toutes les vanités de ce monde, la plus vaine est un désespoir qui rêve de devenir centenaire.

Schopenhauer n’a pas été seulement le plus éloquent des pessimistes, il a été un moraliste aussi profond qu’austère ; mais il n’était pas un moraliste pratiquant, et il faut convenir qu’à cet égard ses adversaires ont beau jeu contre lui. Il enseignait que la pitié est le fondement de la morale ; mais il s’empresse d’ajouter que la vraie miséricorde n’a rien de commun avec cette tiède et vague philanthropie, « qui nous permet de déplorer le malheur d’autrui en nous sentant à l’aise dans notre peau. » La sainte pitié qu’il prêche est celle qu’a connue Bouddha, cette vertu mystérieuse, qu’on ne peut acquérir que lorsque le cœur est pénétré du sentiment de l’unité des êtres. Si l’on croit avec Kant que le temps et l’espace n’ont rien de réel, qu’ils ne sont que des formes de notre perception, la multiplicité et la diversité des choses ne sont plus qu’une vaine apparence, et elles se révèlent à nous comme identiques à nous-mêmes. Le voile de Maïa se déchire, la grande illusion s’évanouit, L’égoïste, qui a des écailles sur les yeux, se distingue soigneusement de tout ce qui n’est pas lui, il ne voit dans l’univers qu’un étranger qu’il exploite, et il ne croit vraiment qu’à sa propre existence. Il n’y a plus pour le sage de moi ni de non-moi ; il découvre dans le fond de son être le principe du monde, et il se reconnaît dans tout ce qui est.

Schopenhauer est sûrement d’entre tous les philosophes celui qui a dit le plus durement son fait à l’égoïsme, celui qui a instruit son procès avec le plus de sévérité et de rigoureuse logique ; mais il faut l’avouer, il ne fut jamais dans la pratique qu’un parfait égoïste. Un jour, dans une gare, comme le train approchait, il vit un inconnu traverser la voie ; il l’interpella, lui représenta vivement son imprudence ; c’est peut-être la marque la plus réelle de sainte pitié qu’il ait donnée à son prochain. Il était célibataire, il était rentier, et aussi anglomane que son père, il entendait vivre comme un Anglais qui habite le continent et qui a laissé en Angleterre toutes ses charges de citoyen, toutes ses servitudes et ses devoirs de famille. Très réglé dans l’emploi de ses journées, il n’a jamais fait à personne le sacrifice de la moindre de ses habitudes. Il aurait fallu un incendie, une catastrophe, un tremblement de terre pour l’empêcher de faire sa sieste, de se