Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/224

Cette page n’a pas encore été corrigée


Dira-t-on qu’il avait trop longtemps attendu la gloire, que l’injustice de ses contemporains et ses infortunes de librairie lui avaient assombri l’imagination ? Dès l’âge de vingt-trois ans, avant qu’il eût écrit une seule ligne et lorsqu’il n’avait encore aucun titre à la renommée, il disait à Wieland : « La vie est une triste chose, eine missliche Sache, et j’emploierai la mienne à méditer sur la vie. » Mais, en revanche, qu’on n’aille pas croire que son pessimisme fut une feinte, une hypocrisie ou un parti-pris littéraire. Il a vu cette vallée de larmes telle qu’il l’a représentée ; mais ce n’était qu’une image, et cette image lui apparaissait avec une clarté si lumineuse qu’il ne pouvait s’empêcher de la trouver belle et qu’à ses lamentations se mêlait une volupté secrète. « La grande tragédie, nous dit M. Fischer, se jouait sur le théâtre, et il était à l’orchestre, dans un fauteuil fort moelleux, tenant à la main sa lunette, qui lui rendait tous les services d’un microscope solaire, et tandis que nombre de spectateurs allaient oublier la pièce au buffet, il en suivait toutes les péripéties avec une attention soutenue. Personne, en ce moment, n’était plus sérieux que lui, personne n’avait le regard plus pénétrant, après quoi il rentrait chez lui, ressentant tout à la fois une émotion profonde de tristesse et de joie, et il racontait ce qu’il avait vu. »

On sait que les philosophes qui dînent se divertissent, sur la fin du repas, à disserter sur toutes les sottises, sur toutes les horreurs qui affligent le genre animal, depuis les terres australes jusqu’au pôle arctique. « Cette diversité d’abominations ne laisse pas d’être fort amusante ; c’est un plaisir que n’ont point les bourgeois casaniers et les vicaires de paroisse, qui ne connaissent que leur clocher. » Mais une joie plus vive encore est d’avoir une imagination chaude et puissante et le don de faire voir aux autres tout ce qu’on voit ou tout ce qu’on a cru voir. Schopenhauer était fermement persuadé que le monde est « un triste lieu de pénitence, une colonie pénitentiaire, » et il avait autant de plaisir à en raconter les misères que tel romancier anglais à décrire des prisons ou un dépôt de mendicité. Quand on sait rendre comme personne la mélancolie et le morne silence des lacs norvégiens, peut-on s’empêcher de prendre en goût les paysages tristes et désolés ? Étudiez les lettres de Schopenhauer, et vous vous convaincrez que s’il avait été moins pessimiste, il aurait été moins heureux. Qui pourrait lui en faire un crime ? Ce philosophe avait une sincérité d’artiste, et assurément c’est bien quelque chose.

Parmi les inconséquences que lui reprochent les ennemis de sa philosophie, il en est qui ne me choquent point. « S’il s’était tué, disent-ils, nous croirions à sa bonne foi. » C’est être en vérité fort exigeant, et je n’ai jamais compris qu’on demandât aux pessimistes de démontrer leur thèse en se brûlant la cervelle. Il y eut jadis, si je ne me trompe, un traducteur anglai3 de Lucrèce, qui écrivait de page en page dans la