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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/220

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Schopenhauer était né le 22 février 1788, et lorsqu’en 1831, renonçant aux voyages et à la vie errante, il s’établit à Francfort, où il a fini ses jours, il était encore un inconnu. Cependant, dès le mois de décembre 1818, il avait exposé son système et publié un livre qui a fait époque dans l’histoire de la philosophie. Ce livre où plus tard tant de penseurs, d’écrivains, d’artistes ont cherché des enseignemens et des inspirations, n’avait eu aucun succès. On l’avait tiré à 800 exemplaires, et dix ans après la mise en vente, il en restait 150 en magasin. L’éditeur en mit une centaine au pilon, l’édition ne s’épuisait pas.

Comme jamais homme n’a senti plus vivement ce qu’il valait et n’a été moins maître de son imagination, Schopenhauer imputa son infortune à une vaste et savante conspiration des philosophes universitaires, qui s’étaient entendus pour faire le silence autour de lui et qui interdisaient à l’Allemagne de prononcer son nom. Il aurait mieux fait de se dire qu’il était venu trop tôt, qu’il avait devancé les temps. Pendant la première moitié de ce siècle, le rationalisme optimiste fut la philosophie en vogue dans toute l’Allemagne. On proclamait le règne universel de la raison, et on la retrouvait partout, dans les choses comme dans les êtres vivans et pensans, dans l’existence humaine, dans la politique elle-même comme dans la nature, sur la terre comme dans le ciel. On disait avec Hegel que tout ce qui existe est raisonnable, que l’histoire est une évolution progressive, « le progrès dans la conscience de la liberté. » Un philosophe qui expliquait la création du monde par l’égarement fatal d’une volonté inconsciente et aveugle,