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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/219

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Cette conception nouvelle, c’est à M. Bédier qu’il appartient, dès à présent, de nous la définir un jour, et d’étudier, après les Fabliaux, le cycle de la Table-Ronde. Si je ne me suis pas trompé sur l’intention de ses dernières pages, il en a d’ailleurs presque pris l’engagement, et nul n’y est certes mieux préparé, par la connaissance qu’il a déjà de son sujet, par l’étendue de son érudition, par la sûreté de sa critique. Il a aussi le goût des idées générales, qui est moins répandu, mais non moins nécessaire. Il ne hait pas non plus la discussion, et je l’en félicite. Il ressent enfin pour ces « héros très purs » de l’épopée celtique, — en admettant qu’elle soit celtique et qu’on puisse l’appeler du nom d’épopée, car il ne faut rien affirmer dont on ne se croie sûr, — une sympathie qu’évidemment il n’éprouvait point pour les ribauds et les commères de nos Fabliaux. Que s’il veut bien appliquer toutes ces rares qualités à l’exploration de l’une des provinces les plus mal délimitées encore, et les plus mystérieuses, de la littérature française du moyen âge, nous ne doutons donc pas qu’il n’y fasse de véritables découvertes. Les circonstances sont propices. Wagnérisme, symbolisme, néo-mysticisme ! la mode elle-même, en faisant revivre parmi nous la légendaire popularité des romans de la Table-Ronde, nous invite et nous aide à démêler en eux ce qu’il y a vingt-cinq ou trente ans seulement, on n’y savait pas, on n’y pouvait pas voir. La pénétration de M. Bédier fera sûrement le reste. Et supposez que, comme je le crois, dans ce voyage au pays du rêve, il retrouvât le lien qui rattache peut-être la littérature du moyen âge à la littérature classique, — ce lien qu’on a vainement essayé d’établir entre les Farces et la comédie de Molière, entre les Mystères et la tragédie de Corneille, entre les Fabliaux et l’épopée de Rabelais, — ce n’est pas seulement un beau livre qu’il aurait écrit ; mais les positions de la critique et de l’histoire générale elle-même de la littérature française en seraient les unes renversées, d’autres consolidées, — et presque toutes enfin renouvelées.


FERDINAND BRUNETIERE.