Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/208

Cette page n’a pas encore été corrigée


Si nous persistons à la soutenir, quels rapports, quelles communications mystérieuses, quelles infiltrations devrons-nous supposer, puisqu’il n’y en a pas de trace dans l’histoire ? Et combien n’est-il pas plus simple, plus scientifique aussi, de demander à ce qui se passe encore aujourd’hui sous nos yeux le secret de ce qui fut autrefois ? « En général, disait déjà le président de Brosses, dans sa Dissertation sur le culte des dieux fétiches, il n’y a pas de méthode meilleure pour percer les voiles de l’antiquité que d’observer s’il n’arrive pas encore quelque part sous nos yeux quelque chose d’à peu près pareil. » C’est sur ce principe, — hasardeux, mais fécond d’ailleurs en applications, — que l’anthropologie préhistorique a fondé ses méthodes ; et c’est de là qu’elle a tiré une théorie nouvelle de l’origine des contes.

En effet, si de certains usages, dont on ne saurait autrement rendre compte, — comme celui de saluer d’un « Dieu vous bénisse ! » une personne qui éternue, — s’expliquent par la mystérieuse transmission jusqu’à nous d’une croyance encore aujourd’hui vivace chez les N arnaquas ou chez les Botocudos, l’explication doit valoir pour les contes comme pour les usages. Ou encore, et plus généralement, si les mœurs et les coutumes des rares sauvages que nous puissions directement observer nous représentent au naturel une barbarie dont nous ne sommes nous-mêmes que récemment sortis, nos légendes et nos contes seront dans nos littératures, avec ce qu’ils contiennent de fantastique ou de surnaturel, le vivant témoignage de notre plus ancien passé. « La mythologie s’explique par le folklore, dit à ce propos M. Henri Gaidoz, et les récits mythiques sont la combinaison et le développement des idées du folklore. » Que si ce langage ne laissait pas d’être un peu obscur, celui de M. André Lang est plus clair : « Le cannibalisme, nous dit-il, la magie, les cruautés les plus abominables paraissent tout naturels aux sauvages, qui croient aussi à des relations de parenté entre les hommes et les animaux. Ces traits se retrouvent à chaque pas dans les contes de Grimm, et, cependant, on ne peut pas dire que ce soient là des choses familières aux Allemands de l’époque historique. Il faut donc que nous ayons affaire ici à des survivances dans des contes populaires qui remontent à l’époque où les Germains ressemblaient aux Zoulous. » Dans ce système, l’ogre du Petit Poucet, qu’il vienne de l’Inde ou d’ailleurs, n’est pas le soleil levant, mais un témoin accusateur de l’ancienne sauvagerie de nos races, quand elles n’avaient pas encore dépassé le point de civilisation qui est encore celui des Namaquas, des Zoulous, des Indiens du Canada. Pour démêler la vraie signification de nos contes, ce n’est donc pas aux grandes mythologies qu’il faut que l’on