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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/189

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que ces jeunes filles sont souvent tellement corrompues et raffinées que la nécessité de la sécurité publique oblige de les porter sur les registres.

Néanmoins leur nombre n’est pas considérable ; il est de six à sept par an. Le total des filles inscrites a été de 3,465 en 1881, de 3,006 en 1886, de 4,039 en 1891.

Par suite d’un arrangement avec le comité central des missions intérieures en 1882, la police a admis la coopération d’institutions philanthropiques ou religieuses pour essayer d’arracher au vice les femmes avant leur inscription. C’est ainsi qu’en 1890 on a communiqué le nom de 849 personnes dont lui seulement ont montré des dispositions à s’amender. Si les filles inscrites prouvent qu’elles ont un métier honorable, on les dispense provisoirement du contrôle, et si la surveillance de la police confirme qu’elles ont abandonné leur genre de vie antérieure, on les raie définitivement. Le nombre de celles qui rentrent ainsi dans les conditions régulières de l’existence est de 300 à 400 par an. En 1890, 49 personnes ont été rayées par suite de mariages ; une partie de ces unions n’ont été contractées que pour échapper à des expulsions de Berlin, et une fois mariées, les femmes ont continué leur triste métier. Bien peu ont la force morale suffisante pour sortir du marécage : légèreté naturelle, recherche du plaisir, salaires insuffisans, séduction et abandon, ce sont là les causes générales qui alimentent de nouvelles recrues la prostitution urbaine, et ce sont aussi les obstacles qui empêchent trop souvent le retour au bien.

Un obstacle provient également des souteneurs. Ces individus sans profession avouable, qui se laissent entretenir par les filles, ont un intérêt à ne pas être abandonnés de celle qui pourvoit à leurs besoins. A force de menaces et de mauvais traitemens, ils étouffent chez elle toute étincelle meilleure [1].

  1. La plus grande partie des individus de cet ordre sont nés à Berlin, tandis que la plupart des prostituées ont immigré dans la capitale. Entre eux, les gens se nomment par abréviation L et P L, ce qui signifie Lude et Patent Lude. Cette dernière expression désigne les Louis ou souteneurs qui procèdent avec élégance, avec raffinement et qui connaissent leur affaire à fond, par contraste avec le Luft-Lude, qui est vêtu misérablement, pusse sou existence dans les débits de bas étage, dans les parcs et sur les bancs. Le souteneur a l’obligation de protéger la prostituée, de lui procurer le logis, de la piloter dans les locaux publics, de la prévenir de l’approche de la police, de veiller à ce qu’elle reçoive la rémunération de ses services, enfin de lui prêter main-forte lorsqu’elle est attaquée par d’autres souteneurs ou par d’autres filles. C’est lui qui tient la caisse ; la prostituée n’obtiendra que ce qui est absolument nécessaire pour le loyer, la nourriture et les vêtemens. On a évalué le revenu d’un souteneur entre 5 et 20 marks par jour. Le plus souvent, le Louis n’a pas de domicile fixe ; il dort chez la fille ou dans les cabarets. Tandis que les souteneurs bien entretenus s’habillent dans les magasins de confection et affectent une certaine) élégance, jaquette bleue, cravate claire, bottines vernies, on reconnaît ceux des faubourgs à leurs souliers lacés, à leurs bas rouges, au mouchoir bleu roulé autour du cou, à leur casquette de soie en forme de ballon. Les souteneurs se recrutent ordinairement parmi les garçons bouchers, les barbiers, les cordonniers, les garçons de café.