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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/147

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dans ce midi de l’Amérique, comme au midi de l’Europe, les hommes ont le cœur artiste, et ils venaient sous sa fenêtre pour l’écouter chanter.

Cependant Lawrence avait été plus touché qu’il ne l’avait montré des allusions qu’on faisait à l’abandon où il laissait sa femme. Il la rappela en Angleterre, la présenta partout, la mena à Sandringham chez le prince de Galles. Mais le prophète restait entre eux, ils se sentaient loin l’un de l’autre. Les temps étaient proches pourtant, et cette fidélité du disciple au maître, un événement tragique la rompit.

Harris, comme on l’a vu, avait quitté Brocton, peuplé par lui d’esclaves doux, simples et purs, qu’il commençait à scandaliser. Il avait développé la fameuse doctrine du deux dans un, la divinité à la fois mâle et femelle, et du mariage à la fois terrestre et céleste avec la contre-partie ; il l’avait fait de façon à donner à ses fidèles des mœurs mormoniques, ou même orientales. Son livre le Deux dans un, en effet, avait annoncé au monde plusieurs vérités fort étonnantes. D’abord, il paraît que Jésus avait une femme, nommée Gessa, et que lui, Harris, était la seconde incarnation de Jésus. Quant à Gessa, après avoir été incarnée quelque temps « dans une famille régnante d’Europe, » elle était retournée dans le royaume des esprits, d’où elle se manifestait à Harris. Lui et elle s’appelaient maintenant Chrysantheus et Chrysanthea, ou plutôt le prophète était devenu Chrysantheus Chrysanthea, et de cette fusion avec un ange, il avait engendré un fils.

La vérité est qu’il y avait dans la communauté une a mère » qui incarnait la céleste contre-partie, et que le couple prétendait avoir la puissance de « matérialiser » les contre-parties des fidèles de la communauté, a la mère tirant de sa substance de quoi manifester terrestrement les fiancées, le père prenant de son côté droit de quoi vêtir les maris. » M. William Oxley, dans son livre Messies et thaumaturges modernes, nous apprend que ceci signifie qu’une vapeur sortait du côté de Harris, et peu à peu prenait la forme d’un être humain, « le plus souvent parfaitement beau, couronné, et vêtu d’une très belle robe, phénomène dont il a été souvent témoin. » Il y a peut-être, aux mariages opérés par le prophète et son associée, des explications moins mystérieuses.

Il semble qu’il eût craint les yeux toujours ouverts de lady Oliphant, car il l’avait laissée à Brocton. La pauvre femme, dont l’âge devenait lourd, était restée en apparence écrasée, au fond indomptée. Elle était comme beaucoup de ces timides vieilles femmes, soumises à un mari tyrannique et tempétueux. Elles obéissent en tremblant, se rongent, ont toujours peur de mécontenter le persécuteur, meurent de cette crainte parfois. Et, en