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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/140

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charria du fumier et de la boue, absolument seul, dans un silence de sourd-muet, car parler était interdit, et c’était aussi un muet qui lui apportait sa nourriture. Puis, quand il avait fini sa tâche, à neuf heures du soir, et qu’il revenait rompu jusqu’à la mort, on l’envoyait encore souvent tirer de l’eau pour la cuisine jusqu’à onze heures. C’était l’hiver et ses doigts se glaçaient. Cependant la maison était pleine de médiums et de possédés qu’on conduisait à Harris pour qu’il chassât les démons qui les affligeaient. Parfois ces « infernaux, » comme on les appelait, étaient très actifs, et toute la communauté devait veiller pour sauver ceux qui étaient infestés, car on croyait les démons plus puissans durant le sommeil, et pour cette raison, pendant des mois entiers, des possédés étaient presque privés de dormir : certaine femme, particulièrement, devait veiller vingt et une heures sur vingt-quatre et être employée aux travaux les plus rudes qu’on pouvait trouver. En expulsant les mauvais esprits, c’était la coutume de concentrer fixement son esprit sur le principe du mal jusqu’à ce qu’il prît une forme définie, visible. Alors tous criaient avec une ferveur frénétique : « Seigneur, Seigneur, liez-le ! » Quand la crise était passée, on demeurait toute la nuit à prier pour maintenir les démons vaincus.

Harris était maître absolu des âmes et des corps, il les disposait en groupes de trois ou quatre, et si « leurs influences magnétiques se nuisaient, » il les désunissait violemment, séparant les mères de leurs enfans, les maris de leurs femmes, les amis des amis quand ils s’aimaient trop, « jusqu’à ce que l’affection ne fût plus égoïste, mais se changeât en un immense amour spirituel pour la race, et qu’au lieu d’agir et de réagir sur un seul, elle se répandît sur tout l’Univers, — afin que le royaume de Dieu fût enfin sur la terre. » En 1868, la mère de Lawrence, convertie également, vint rejoindre son fils à Brocton. Le tyran spirite l’envoya aux cuisines, et elle, la femme d’un chevalier anglais, lady Oliphant, lava la vaisselle. Elle dut faire plus encore. C’était l’âme la plus pure, la plus innocente qui fut sur terre ; elle avait une vertu blanche et frissonnante d’hermine ; la plus grande souffrance de sa vie avait été la liaison de son fils avec la dame mystérieuse dont Mme Margaret Oliphant nous parle à mots discrets. Son fils alors avait failli perdre son âme et de plus, il n’avait plus été tout à elle, cette femme avait voulu le lui prendre. A la mère immaculée et froissée le prophète ordonna d’écrire à celle qui avait mené Lawrence dans les mauvais chemins, afin qu’elle aussi lût régénérée, et s’en vînt au bord du lac Erié vivre la vraie vie en travaillant de ses mains. Malgré sa profonde ignorance, une ignorance de moine visionnaire du XIe siècle, il inspirait une vénération sans bornes. On