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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/133

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Cependant, sir Anthony trouva sans doute que ce sportsman littérateur était un juriste insuffisant : il l’envoya étudier le droit à Londres. Lawrence n’y tint pas longtemps : il se sauva le plus loin possible à travers toute l’Europe, à travers les plaines russes jusqu’à Moscou, jusqu’à Sébastopol. A cette époque, nul ne savait que la guerre qu’on pressentait, et à laquelle l’Angleterre prit la part que l’on sait, aurait la Crimée pour théâtre. Ce fut chez le jeune homme une espèce d’inspiration, le flair du journaliste subodorant d’avance le pays où il va se passer quelque chose. Aussi, quand au moment de s’embarquer, lord Raglan, le généralissime de l’expédition anglaise, le fit appeler pour lui demander des renseignemens sur cette côte de la Mer Noire alors presque inconnue, eut-il un transport de joie et d’espoir. Sans doute il allait faire partie de l’état-major, et qui sait, peut-être rédiger le plan de campagne ? Lord Raglan l’oublia parfaitement. Ce fut lord Elgin qui l’emmena en qualité de secrétaire à Washington pour discuter les termes d’un important traité de commerce entre l’Angleterre et les États-Unis. Lawrence prit une part considérable et fatigante aux négociations qui consistèrent principalement à griser avec méthode les augustes sénateurs délégués à la discussion de ce grand œuvre diplomatique. De Washington il passa avec son patron au Canada, où il fut pendant quelques mois surintendant des affaires indiennes : simple prétexte à naviguer en canot à travers les grands lacs, à tenir de grands conseils-médecine avec les Peaux-Rouges, et à écrire un nouveau petit livre, très amusant et très pittoresque.

Mais gouverner même des Indiens tatoués, c’est encore être fonctionnaire : Lawrence ne pouvait pas être fonctionnaire. Quelques mois plus tard, il revenait à Londres avec une idée romanesque, vaillante et impossible. La guerre de Crimée durait toujours, et la Russie ne semblait pas encore près d’être vaincue. En Europe, elle résistait dans Sébastopol, en Asie elle avançait vers Kars. Eh bien, il fallait l’attaquer par le Caucase oriental, s’allier à Schamyl, le bandit patriote, le chef des montagnards à l’héroïque auréole, qui écrasait les bataillons russes à coups de rochers précipités du haut des ravins escarpés, et dont les compagnons fanatisés se faisaient tuer, après avoir repoussé quatre assauts, quand, bloqué dans une caverne, il s’évadait en se laissant glisser, à l’aide d’une échelle de corde, dans un précipice où coulait un torrent qu’il franchissait à la nage. Quel allié pour l’Angleterre, que ce Tcherkesse acrobate ! Lawrence partit pour Constantinople, importuna éloquemment de son rêve l’ambassadeur anglais, lord Stratford. Celui-ci, en souriant, essaya de calmer ce jeune homme, qui se figurait tout comprendre, quand il ne savait que tout imaginer. Le Times