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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 117.djvu/81

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ennemis jurés de l’accusé, et de vieille date, avaient mis leur compétence au service de leurs passions. Le parti prêtre avait voulu frapper en Libri l’Italien révolutionnaire et libre-penseur ; les rouges, flétrir un favori de M. Guizot. Tels sont les sentimens dont Mérimée se fit l’interprète dans une lettre adressée au directeur de la Revue des Deux Mondes et publiée dans le numéro du 15 avril 1852.

Obéissait-il seulement à une impulsion chevaleresque comme il l’écrivait à Mlle Dacquin et à Mme de Montijo ? « J’ai manqué au précepte si juste de feu M. de Montrond, qui recommandait de se méfier des premiers mouvemens parce qu’ils sont presque toujours honnêtes [1]. » M. Tourneux donne à entendre et diverses personnes m’ont confirmé qu’il y avait là-dessous une histoire de jupon. Ce qui est évident, c’est que les ennemis de Libri étaient aussi ceux de Mérimée, quoique pour des raisons fort différentes. Lui aussi, il avait été accusé, au début de sa carrière d’inspecteur-général, d’avoir détourné un manuscrit précieux qu’il n’avait jamais vu et qui, semble-t-il, n’existait pas. Cette accusation, si niaise que je n’ai pas cru devoir la mentionner comme un incident sérieux de sa vie, lui avait laissé un souvenir amer ; à tort ou à raison, il imputait cette avanie ridicule aux élèves de l’École des chartes et s’imaginait que M. Libri était victime d’une calomnie analogue.

M. de Loménie trouve que l’article sur Libri rappelle la fameuse lettre de Beaumarchais à Goezman, classée comme une « étincelante satire » (c’est le cliché d’usage) dans la mémoire de ceux qui ne l’ont pas lue. Oserai-je avouer que ni la lettre à Goezman, ni la lettre sur Libri ne me paraissent des merveilles ? L’exorde de ce dernier morceau était spirituel et méchant, quoique un peu embarrassé par toutes les malices qui avaient voulu y trouver place à la fois. Mérimée rappelait le mot de Molière : « En France, on commence par pendre un homme, ensuite on lui fait son procès. » Il était trop facile de répondre que M. Libri avait été jugé et n’avait pas été pendu. Mérimée rappelait aussi un mot de Benvenuto Cellini qui passait toujours le coin des rues al’ largo. C’est pourquoi, disait-il, M. Libri se défend de loin. » L’argument se retournait contre son client. Rien ne ressemblait mieux à un bravo italien, embusqué dans un angle obscur, que ce pamphlétaire infatigable qui, du fond de sa retraite, inondait la France de brochures accusatrices. Enfin, au bout de quelques pages, le lecteur le plus bienveillant doit renoncer à suivre la discussion, s’il n’est initié à tous les mystères de l’art des Bauzonnet.

  1. Correspondance inédite avec la comtesse de Montijo, 27 mai 1852.