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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 117.djvu/707

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nous avons signalé surtout les beautés, c’est qu’après quelques jours écoulés, quand le cerveau n’est plus douloureux, on se souvient surtout d’elles. Le temps a fait son œuvre. Il la fera encore, et cette œuvre sera de consécration, mais de ruine aussi. Des parties colossales tomberont, et celles qui doivent à jamais rester debout, débarrassées alors, en sembleront plus belles. De la Tétralogie, par exemple, tout le fatras mythologique, théogonique, cosmogonique et autre, les allégories et les symboles, les hommes plus libres que les dieux et les dieux rachetés par les hommes, Freia, Fricka, les géans, les nains, les monstres, et les dragons qui chantent, et la voiture aux chèvres, toute la friperie et le bric-à-brac, toutcela s’en ira comme les vieilleslunes d’Henri Heine, dans quelque armoire alleemande, echtdeutsch, purement allemande, et n’en sortira plus. « Maintenant, messieurs, vous avez un art, » a dit Wagner au public de Bayreuth après la représentation de la Tétralogie. Par certains côtés, odieux à nous, race latine : par la longueur, l’obscurité, la lourdeur, la puérilité même, il se peut que cet art soit en effet national. Par d’autres côtés, ceux que nous avons essayé de dégager, par la magie d’une poésie grandiose quand elle est simple, et d’une musique parfois portée à la plus haute puissance, cet art est universel, humain et même quelque chose de plus.

Le principal interprète de la Walkyrie, c’est l’orchestre. Nous en avons dit du mal ; nous pourrions en dire encore. Il a dénaturé presque tous les mouvemens, joué le premier acte sans passion et sans fièvre ; le troisième, sans largeur et trop vite surtout, beaucoup trop vite. Ce n’est pas à Mme Caron qu’on fera le même reproche. Nulle artiste ne possède comme celle-ci l’art des langueurs et des lenteurs superbes ; elle sait la puissance du calme, et, lorsqu’il le faut, de l’immobilité. Chez elle, jamais de hâte, de précipitation ; cette créature est toute noblesse, toute grandeur et toute sérénité. Elle émeut par un regard, un geste, un soupir ; belle quand de sa voix douloureuse elle chante, et quand elle se tait, belle encore de silence. Mlle Bréval nous a fait plaisir, et justement par des qualités de même ordre, par un charme profond et triste, par une « nature » comme disent les gens entendus, un peu analogue à celle de Mme Caron. Intelligent et zélé, M. Van Dyck a très bien dit plus d’un passage du premier acte. Par malheur, il chante toujours des lèvres plus que du cœur. Non pas du bout des lèvres, tant s’en faut, car il se désarticule la bouche pour articuler les mots. Il suit la méthode phonétique de Mme Moronval-Decostère (voir Jack, de M. Daudet), laquelle prononçait toutes les lettres et disait l’estomack et un ouagon. M. Delmas enfin est un Wotan admirable. Il déclame, ainsi que le veut la musique de Wagner, mais il chante, ainsi que toute musique le veut. Sa voix et son style ont même ampleur et même pureté. Voilà le jeune artiste devenu le grand artiste que nous avions prédit.