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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 117.djvu/704

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pas moins l’esprit général de la scène, parce qu’ici des formes largement et librement musicales rendent cet esprit sensible à l’oreille et à l’imagination la moins prévenue. En écoutant le triste et noble motif de la prédiction funèbre, nous nous souvenions du maître charmant auquel Wagner l’a pris, oh ! comme on prend en pareille occurrence, sans le savoir. Il n’est autre, ce thème, que celui par lequel commence l’introduction de la symphonie en la mineur, de la symphonie rêveuse, de la symphonie Écossaise, de Mendelssohn. Là sans doute les doctrinaires de Bayreuth le méprisent ; ils l’admirent ici. Ici et là pourtant il est bien le même. De cette rencontre, soit dit en passant, on se prévaudrait au besoin contre la doctrine célèbre, professée avec éclat par M. Hanslick, qui refuse à la musique purement instrumentale le pouvoir de traduire les sentimens. Peut-on nier que la première phrase de la symphonie en là mineur de Mendelssohn exprime la mélancolie, quand justement, pour rendre une situation mélancolique entre toutes, c’est cette phrase et non point une autre qui s’est présentée ou pour mieux dire imposée à l’imagination de Wagner ?

L’admirable troisième acte de la Walkyrie a le malheur, inévitable, devenir après le second, et de trouver l’auditeur anéanti. Pris en lui-même d’ailleurs, il n’est pas sans défaut ou plutôt sans excès. Il fatigue un peu par la plénitude, comme l’autre par le vide. Il abonde en Iongueurs et en redites : les fureurs de Wotan, par exemple, se prolongent outre mesure, et je souhaiterais quelque relâchedans le sauvage caquet des piaillardes Walkyries. Mais en bloc ce dernier acte est magnifique ; il forme une figure musicale contraire à celle du premier acte : au lieu de croître, il décroît, et parti de l’extrême violence, il aboutit à la suprême douceur. Une page comme la fameuse « Chevauchée » n’a pas, je crois, de précédens en musique. Wagner introduit ici le surnaturel dans la nature, qu’il grandit, comme il grandit ailleurs l’humanité. Surnaturelle par l’amplification des phénomènes extérieurs : du vent, de l’ouragan chassant les nuées ; surhumaine par les clameurs inouies des vierges héroïques, cette musique est en quelque sorte suréquestre ou supra-hippique par tout ce qu’elle ajoute de colossal, de presque divin à l’idée, à l’image du cheval, de son galop ou de son vol, La Chevauchée des Walkyries, c’est l’équitation portée au sublime, l’idéal de l’équitation, de cette union dans la vitesse et la force de l’être humain et de l’animal noble entre tous. La musique plus que les autres arts est faite pour la représentation d’un tel sujet, parce que seule elle possède le mouvement, parce qu’elle est mouvement elle-même ; mais jamais elle ne l’avait représenté avec tant de puissance. Auprès de la Chevauchée des Walkyries, la course à l’abîme de Berlioz fait l’effet d’une tranquille promenade.