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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 117.djvu/701

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Siegmund. Le thème reprend et reperd courage avec le héros : il se fait vraiment son ami et son consolateur. Ce n’est pas tout encore, et dans l’incomparable page, Wagner est humain, comme toujours, lorsqu’il daigne l’être, au sens le plus large du mot. Avec l’humanité de son personnage, c’est la nôtre à tous qu’il interprète. D’un bout à l’autre du magnifique épisode, oublions Siegmund, le sauvage vêtu de peau de bête ; nous tous qui connaissons les vicissitudes de l’âme, l’espoir aux lueurs changeantes et les rechutes dans la nuit, quand le thème symbolique vacille et quand il s’éteint, souvenons-nous de nous-mêmes, et nous nous reconnaîtrons. Enfin, après tant de beautés descriptives et psychologiques, il faut admirer ici les beautés essentiellement musicales : celle des idées ou des thèmes, celle des harmonies, celle de l’instrumentation, la vérité des mouvemens ou des élans lyriques, l’ordonnance surtout et la composition de la scène. Nous ne voulons pas dire : de l’air ; et cependant on pourrait presque le dire, tant il y a dans ce morceau d’unité et d’ordre, tellement il forme un tout, indivisible, soit, mais dont rien ne serait plus facile que de marquer le début, de suivre le progrès et de fixer le terme.

Sieglinde, après avoir endormi son époux d’un sommeil léthargique, est revenue trouver l’hôte mystérieux. À son tour, elle lui raconte sa destinée, sa jeunesse orpheline, son hymen sans amour, et l’épée plantée un jour dans le frêne par la main d’un dieu. Elle attend, cette épée, le héros qui la délivrera, et Sieglinde l’attend aussi, car il doit la délivrer elle-même. Or, ce héros, la jeune femme l’a deviné, c’est Siegmund. Ce récit, en sa seconde partie du moins, est emporté par un tourbillon instrumental, d’où s’envolent des fanfares de cuivre, des fusées de violons à la Weber, et quand Siegmund et Sieglinde tombent dans les bras l’un de l’autre, un coup de vent traverse l’orchestre ; non plus comme tout à l’heure, une rafale méchante, mais une bouffée de printemps. Elle abat les cloisons de la cabane et nous jette au visage, avec les accords des harpes, les souffles et les parfums de la forêt. Le célèbre lied de Siegmund est une jolie romance, un peu trop jolie peut-être, du Mendelssohn ou du Gounod plutôt que du Wagner. Mais bientôt se retrouve le Wagner véritable. Au lieu de conclure définitivement sur les dernières notes, le lied, à la faveur d’une cadence évitée, se dérobe, s’enchaîne avec une reprise orchestrale du motif d’amour, qui maintenant va se développer. Il a suffi d’une modulation furtive, d’un contact instantané, pour établir le courant symphonique. Il circule désormais entre les instrumens et les voix, et l’un des aspects du génie wagnérien apparaît ici à découvert : accroissement, fermentation d’un thème qui se renouvelle et s’engendre pour ainsi dire lui-même par une incessante et infatigable génération. On assiste alors à d’étonnantes éclosions, à des reprises, des renaissances, des résurrec-