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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 117.djvu/69

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de la circonstance pour faire quelque tentative… Dans ce mois de février, il y a déjà eu quatre révolutions : qui peut prévoir ce qui arrivera ? » Tout le monde meurt de peur, y compris les chefs de l’opposition. On dit les soldats excellens, mais, en ce temps-ci, on ne peut compter sur rien. « Il suffirait d’un capitaine qui trahît ou qui perdît la tête. » Une circonstance, cependant, peut tout sauver : une pluie battante. Et Mérimée termine cette lettre étrangement mêlée de moquerie et d’inquiétude par ces mots : « Il faudra que celui qui fera l’histoire du XIXe siècle sache écrire sur tous les tons, la tragédie et le vaudeville à la fois. »

La catastrophe arrive. Le 24, il était au château, probablement en costume de garde national, et donnait le bras à Mme Delessert pour sortir des Tuileries prises d’assaut. Dès le lendemain il envoyait quelques lignes à son amie : « Les journaux vous auront probablement tout appris. Jusqu’à présent beaucoup d’ordre. Il y a dans ce peuple si terrible une singulière disposition à la grandeur dans de tels momens. Des ouvriers ont rapporté au musée des camées pris aux Tuileries et valant plus de 100,000 francs… Adieu, chère comtesse ; au milieu d’une si grande catastrophe, on ne pense guère à ses affaires particulières. Cependant, je commence à être en peine de savoir comment je vivrai et ferai vivre ma pauvre vieille mère. » Huit jours après, il n’était pas encore revenu de sa première stupeur : « Avez-vous entendu parler d’une chose semblable ? Il n’y a pas quatre-vingts morts. En vérité, la dynastie de juillet est tombée plutôt sous les sifflets que sous les coups de fusil. Nous voilà en république, sans enthousiasme, mais décidés à nous y cramponner, car c’est la seule chance de salut qui nous reste… Quant à ma propre position, je n’en sais rien encore, mais je n’augure rien de bon pour moi. Il faut vivre au jour le jour et se féliciter quand la journée est passée et que l’on a dîné [1]. » Il revient encore sur le désintéressement du peuple parisien : « Au milieu de toutes les scènes terribles de cet inconcevable drame auquel nous venons d’assister, il y a une chose qui fait honneur à la nation, c’est le peu de désordre après une crise semblable. Les gens qui ont pris les Tuileries et qui n’avaient pas un sou dans leur poche n’ont rien volé. J’ai vu des ouvriers en guenilles rapporter des objets d’un prix inestimable et monter la garde au milieu de chambres remplies de vaisselle et de bijoux [2]. » Puis vient un mot de sympathie pour la duchesse d’Orléans, un mot amer pour le roi et les princes : « À quoi diable sert l’histoire, puisque personne n’en profite [3] ! »

  1. . Lettre à la comtesse de Montijo, du 3 mars 1848.
  2. Ibid.
  3. Ibid.