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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 117.djvu/648

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REVUE DES DEUX MONDES.

moins constant. L’injecteur, dès son apparition, fonctionna avec succès. Savans et ingénieurs se rendirent à l’évidence. Clément Sauvage, qui fut, parmi les illustres fondateurs de nos chemins de fer, l’un des esprits les plus pénétrans et les plus justes, l’appliqua le premier sur une locomotive du chemin de fer de l’Est. Peu après, Dupuy de Lôme en munissait les chaudières de la nouvelle flotte.

Ces exemples, venus de haut, furent rapidement suivis. Aujourd’hui l’injecteur Giffard se trouve sur toutes les locomotives et tous les steamers, et sur presque toutes les autres machines à vapeur du monde. En 1859, un an à peine après la prise de son brevet, l’Académie des Sciences décernait à GifTard son grand prix de mécanique. La fortune arriva avec l’honneur. Rapidement enrichi, l’heureux inventeur revint à l’aérostation, qui avait été la première maîtresse de son ardent génie.

Les ballons captifs qu’il installa aux Expositions de 1867 et de 1878 eurent un succès qu’on se rappelle encore. Mais ce n’étaient là que des intermèdes, des sortes de temps d’arrêt dans la marche de sa pensée, toujours obsédée du problème de la direction du navire aérien. Ses recherches semblent avoir abouti. Il avait préparé la construction d’un ballon de 50, 000 mètres muni d’un moteur puissant, — avec deux chaudières. Dans le foyer de l’une on eût brûlé du charbon, à la manière ordinaire ; dans l’autre, — idée ingénieuse, — on eût, comme combustible, utilisé cette portion du gaz qu’à mesure qu’on s’élève la dilatation chasse du ballon. Tout était prêt, quand la perte de la vue contraignit Giffard au repos. Le désespoir s’empara de cette âme, qui ne pouvait vivre que dans l’activité. Il voulut mourir. Ses amis reçurent de lui la suprême confidence qu’il emportait, — ou du moins croyait emporter avec lui, le secret longtemps cherché. Ce secret, — on l’a dit, — il ne voulait pas qu’il lui survécût. « Il avait cru voir les airs ensanglantés par la guerre, comme déjà les flots et les plaines, et rempli d’horreur, il s’était tu[1]. »


Cette guerre, dont la pensée soulevait l’émotion dans le cœur de Giffard, elle vint cependant. On sait les services que l’aérostation rendit à Paris assiégé. Soixante-quatre fois pendant la longue durée de ce siège inoubliable, les ballons, s’élevant au-dessus des lignes prussiennes, allèrent porter en province des nouvelles de

  1. M. de Comberousse, discours prononce aux obsèques de Giffard au nom de la Société des ingénieurs civils de France et de la Société d’encouragement.