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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 117.djvu/60

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les Pyrénées, soit pour aller voir ses amis, soit pour chercher des documens, se retremper dans l’étude de cette langue et de cette civilisation qu’il comprenait et goûtait si bien. Je le dirai ici en passant : il savait l’espagnol, par principes et à fond, comme il savait tout ce qu’il se mêlait d’apprendre, comme il savait le latin, le grec ancien et le grec moderne, comme il savait l’anglais, où il improvisait des discours, comme il sut plus tard le russe. J’ai demandé un jour à l’impératrice si Mérimée parlait bien l’espagnol. Il le parlait, m’a-t-elle répondu, correctement, purement, noblement, dans la langue vieillie, mais charmante, de Cervantes et de Lope de Véga qui avait fait l’objet de ses premières études ; il le parlait de façon à faire sourire quelquefois, jamais à faire rire. On eût dit quelque diplomate du temps d’Henri IV, familiarisé par un long séjour à la cour d’Espagne et soudainement ressuscité.

En 1840, Mérimée revit l’Espagne après dix ans. Cette seconde expérience fut très intéressante. Il assista à une révolution : c’est un spectacle que l’Espagne, en ce temps-là, ne refusait guère aux étrangers. Le palais de Liria, sur la place del Angel, où résidait la comtesse de Montijo, était une position stratégique très forte ; en cas de troubles, c’était la première à laquelle songeassent les émeutiers et le gouvernement. Mérimée ajoutait, — et cette plaisanterie le charmait, — que sa chambre était la clé de la position. D’où il suivait que l’ordre ou la révolution avait cause gagnée dès que l’un ou l’autre tenait la chambre de Mérimée.

Lorsque l’émeute rendait Madrid inhabitable, la comtesse de Montijo se réfugiait à Carabanchel. On y dansait, on y « soupirait, » on y jouait la comédie. Mérimée, machiniste, peintre de décors, souffleur et metteur en scène, plaçait tous ses talens à la disposition de son hôtesse. Il se trouvait parfaitement heureux au milieu des charmantes personnes qui formaient « l’Olympe » de Mme de Montijo. Il écrivait à Mlle Dacquin : « J’étais seul avec six femmes, dont la plus âgée avait trente-six ans, et je n’étais amoureux d’aucune. » Ce mot était-il une précaution pour donner le change à la jalousie de son amie ? Non ; il l’eût plutôt attisée qu’éteinte. Mais il savait qu’il y a dix mille manières de jouir de la présence, et même de la beauté des femmes, et que l’amour-désir n’est qu’une de ces dix mille manières-là. En quoi il était fort supérieur à son ancien professeur de satanisme.

En 1846, il ne dépassa pas la capitale de la Catalogne. M. de Lesseps, cousin-germain de la comtesse de Montijo, était alors notre consul-général à Barcelone. Mérimée se lia rapidement avec lui et l’apprécia à sa valeur : « C’est un fort galant homme, écrivait-il, et qui nous fait fort honneur à Barcelone. Je crois qu’on va l’en retirer pour le nommer consul-général à Alexandrie. Ce sera