Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 117.djvu/573

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


qui se couche plus tard que le vice et se lève plus tôt que la vertu. Il craignait « le tortillement de moustaches. » — « Vous savez, écrivait-il à la comtesse de Montijo, que vous avez un gendre qu’on ne fait pas parler comme on veut. » Il y avait des jours où il trouvait l’empereur fermé. Il cherchait à amener l’entretien sur la Rome papale de 1862, et on lui répondait en parlant de la Rome républicaine de l’an 50 avant Jésus-Christ. Ce refroidissement intermittent n’était peut-être que de la distraction. Mérimée l’attribuait à d’autres causes et se reculait plus loin qu’il n’eût fallu.

Il eût fait certainement bonne figure dans une de ces grandes situations où l’éloquence est un défaut et où le talent d’écrire est, au contraire, plus qu’une grâce et un ornement. Pourquoi donc ne fut-il jamais ambassadeur ?

Je l’ai dit, il n’était pas marié. D’ailleurs, Napoléon III connaissait à fond cette nature d’homme de lettres, nerveuse, pessimiste jusqu’au dégoût, trop subtile ou trop indolente pour se plier à un joug réguher, pour s’appliquer à la fastidieuse continuité des affaires. Encore une fois, Mérimée ne fut pas déçu, parce qu’il n’avait rien souhaité. Le rôle qui lui convenait le mieux était celui de spectateur à 30,000 francs l’an. On trouve peut-être que c’est payer cher un spectateur ; mais il s’est acquitté, je pense, envers la France en lui laissant ces fins portraits à la plume, ces pages de bon sens et d’ironie qui ont leur place, à la fois, dans notre littérature et dans notre histoire.

Augustin Filon.