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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 117.djvu/572

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lait échouer les combinaisons où il entre : « C’est le verjus qui fait tourner toutes les sauces. » Cependant, Panizzi l’a mis en relations avec certain commentateur d’Homère, qui a nom Gladstone. On admire déjà son habileté merveilleuse à fabriquer des budgets, mais il va bientôt passer au premier rang du parti, et son heure approche. Mérimée et lui se retrouvent dans ce monde des idées et des sentimens antiques vers lequel ils aiment tous deux à s’échapper : l’un par ennui des choses modernes, l’autre parce que rien n’étanche sa soif de savoir, rien ne lasse son universelle curiosité. En août 1865, Mérimée fut, pendant trois jours, l’hôte de M. Gladstone, dont il ne subit le prestige qu’à moitié. « M. Gladstone m’a paru, sous certains aspects, un homme de génie, sous d’autres un enfant. » Puis, se raturant par une seconde phrase qui rend mieux sa pensée : « Il y a en lui de l’enfant, de l’homme d’État et du fou. » Cela signifie que l’âme impulsive, entreprenante, enthousiaste de M. Gladstone lui échappait. C’est le grand côté de cette nature qui lui semblait le côté dangereux.

Il observait aussi le peuple anglais. Au cours d’un de ses voyages, il assista à une fort belle émeute, où l’on arracha, sur une longueur d’un demi-mille, les grilles d’Hyde-Park. Il pensa que nos réfugiés communistes, excellens professeurs de barricades, avaient dû passer par là et donner des leçons à leurs confrères de Londres. Il n’en fallait pas tant à cet esprit délié pour reconnaître l’approche des temps nouveaux, la transformation qui se préparait dans les idées et dans les mœurs. « Cela a commencé, disait-il, quand on s’est mis à aller en bottes à l’Opéra. » Il voyait venir la « démocratisation » de l’Angleterre et n’en augurait rien de bon, car elle allait, croyait-il, contre le génie individualiste de la nation.

Telles sont les impressions qu’il rapportait en France. Quelques jours, ou quelques semaines plus tard, sous les grands marronniers de Saint-Cloud ou sur la terrasse de Biarritz, l’empereur, appuyé sur la canne de son oncle (que surmontait un bec d’aigle, mâchant la boule du monde), faisait crier le gravier sous son pas lent et rythmé. Mérimée marchait à côté de lui, racontant ce qu’il avait vu de la haute société anglaise, mêlant l’anecdote mondaine à l’information politique et soulignant, çà et là, sa pensée d’un mot vif, qui faisait sourire Napoléon III.

Là se borne la politique de Mérimée. Son ami du British Museum eut des heures de fièvre et d’illusion ; lui, jamais. Sa susceptibilité, autant que son tact, le défendait contre ces excès de zèle qui perdent les diplomates amateurs. Il ne savait pas s’imposer ni s’insinuer, se rendre nécessaire ; il n’avait pas cette effroyable patience de l’ambition qui souffre tout, se sert de tout,