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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 117.djvu/562

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rachetait par une admiration respectueuse envers la femme. Lorsque M. Thiers s’entendit appeler par l’empereur « l’historien national, » sa vanité attendrit un moment sa rancune. Une parole d’émotion et de reconnaissance passa, par Mérimée, à l’impératrice. Mérimée était présent lorsque l’empereur annonça à M. Villemain la nomination de son gendre à une sous-préfecture et contraignit à un remerciment l’intraitable secrétaire perpétuel. Lorsqu’on éleva une statue à Froissart, l’Académie trouva bon que Mérimée fît, en son nom, un beau compliment aux souverains ; elle fut très heureuse encore que, dans le Journal des savans, il se chargeât de louer, sans bassesse, l’auteur de la Vie de César. Ainsi, elle s’efforçait de faire oublier au maître, par quelques douceurs secrètes, l’amertume de ses épigrammes publiques.

L’Académie fut longtemps la seule qui sût dire des choses désagréables en bons termes, sans tomber sous le coup de la loi : elle perdit ce privilège quand tout le monde retrouva la parole. Sa mauvaise humeur la jeta dans le cléricalisme extrême, et Mérimée se sentit très isolé au milieu de ses confrères. Cousin fut un des plus ardens dans cette évolution religieuse, mais ne se laissa entraîner à aucun acte discourtois envers les personnes impériales. Bien loin de là : il rendait visite à la comtesse de Montijo, au château de Saint-Cloud ; il offrit à l’impératrice ses études sur les femmes du xviie siècle, et il accompagna cet hommage d’une lettre où il suggérait à la souveraine de remettre à la mode, comme l’avaient fait par deux fois des reines espagnoles, les sentimens héroïques dont s’étaient autrefois inspirées notre littérature et notre société. L’impératrice répondit par une lettre que Mérimée trouvait très johe et qui fut une des dernières joies du philosophe [1]. Pendant toute la durée de l’empire, je ne vois Mérimée sortir qu’une fois de son indolence académique et entamer une lutte d’influence. Et contre qui cette lutte ? Contre l’empereur lui-même, qui désirait faire nommer M. Haussmann à une place d’académicien libre, vacante à l’Académie des Beaux-Arts. Mérimée soutenait la candidature d’un de ses amis personnels avec une passion dont les plus violens adversaires du souverain étaient presque épouvantés. J’espère qu’on ne m’accusera pas de courtisanerie rétrospective, si j’ajoute que l’auteur de la Vie de César avait raison contre son collaborateur et que l’homme qui avait rebâti notre Paris n’était pas indigne d’un strapontin sous la coupole du palais Mazarin.

Au Sénat, il montra la même humeur. Il n’y ouvrit la bouche que trois fois en dix-sept ans, et toujours pour contredire

  1. Correspondance inédite avec la comtesse de Montijo. 16 mars 1866.