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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 117.djvu/558

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les détails de l’officine. C’étaient MM. Dupaty et Pingard qui étaient « les grands faiseurs. » Quant à la difficulté d’obtenir le prix, « elle dépend du nombre et de la qualité des vertus en… (j’efface la date). Je ne sais comment ces messieurs s’y prennent pour soupeser cela. » Le mot prix et le mot vertu lui semblaient mal mariés ensemble ; la vertu qu’on proclame et qu’on prime ne lui paraissait plus une vertu. Je ne lui infligerai donc pas une sorte de prix Montyon posthume, en révélant tous les secrets de ce cœur auquel il désirait qu’on ne crût pas.

Dès que l’empire lui eut fait une situation, certaines bonnes âmes s’occupèrent de le convertir et d’autres travaillèrent à le marier. Les premières avaient fort à faire, car il avait à revenir de loin, n’étant même point baptisé. Comme une dame de ses amies le pressait de se soumettre à cette cérémonie : « Soit, j’y consens, dit-il, à la condition que vous serez ma marraine. Je serai habillé de blanc et vous me porterez dans vos bras. » Sous Louis-Philippe, il avait grand’peine à se défendre contre les mondaines qui voulaient l’envoyer aux sermons du Père de Ravignan. Il répondait par le mot de M. Rossi : « J’ai de bien meilleurs sermons dans ma bibliothèque et je ne les lis pas. » Sous l’empire, les obsessions recommencèrent et il en raconte un épisode à son amie. Une dame mûre, le voyant bâiller dans un bal, s’était approchée de lui et, discernant dans ce bâillement de bon augure un signe assuré qu’il se détachait des pompes du siècle, avait paru disposée à entreprendre son salut. Quelques jours après, il recevait une petite boîte mystérieuse à l’intérieur de laquelle quelque chose sonnait. « Or, dit-il, depuis une quinzaine de jours, un inconnu s’amuse à m’envoyer des lettres d’impertinences, et je crus, à une certaine ressemblance dans l’écriture, que la boîte venait de mon correspondant anonyme. Aussi, j’ai pris les plus grandes précautions pour l’ouvrir, persuadé qu’il y avait dedans ou un pétard, ou, tout au moins, une douzaine de hannetons. Enfin, j’ai soulevé prudemment le couvercle et j’ai trouvé une médaille d’argent de la Vierge qui me parait venir de ma dame de plus de cinquante ans [1]. » Il se rappelle qu’on trouve dans l’église d’Atocha certains rubans sur lesquels est imprimée une prière et qui ont de grandes vertus : « Ne pourriez-vous m’en envoyer un pour rendre à cette âme charitable la monnaie de sa pièce ? »

Il éluda de même les propositions de mariage. La comtesse de Montijo aurait voulu le voir en ménage, non-seulement à cause des dangers que l’Écriture prévoit pour l’homme qui vit seul,

  1. Correspondance inédite avec la comtesse de Montijo, 10 mai 1854.