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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 117.djvu/54

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Ce discours de réception fut bientôt sa grande affaire. Son élection à l’Académie française est du 14 mars 1844. Elle fut précédée et suivie de petits incidens assez comiques qui se déroulent dans les lettres à l’inconnue et surtout dans la correspondance inédite avec la comtesse de Montijo. Il termine plusieurs lettres par cette phrase : « Je vous quitte pour aller faire mes bassesses. » Ses espérances montent sur un faux bruit que le choléra revient, le choléra béni des candidats académiques comme la guerre l’est des lieutenans qui veulent passer capitaines. Seulement, il faut que ce soit le vrai choléra asiatique : plus il est asiatique, meilleur il est. Le choléra ne revient pas, et cependant, par la seule vertu de la bonne nature, « les académiciens crèvent comme des mouches. » On lui conseille « de recommencer ses bassesses. » Le voilà qui monte et descend des escaliers, où il se cogne contre ses concurrens. Chose très singulière, qui surprendra fort le public et l’Académie d’aujourd’hui : il y avait alors une certaine espèce de vieilles dames qui se mêlaient de ces élections. Elles donnaient à manger aux immortels qui, à cette époque, si éloignée de la nôtre, dînaient volontiers dehors et en gardaient un souvenir attendri. Mérimée crut faire merveille en lisant une nouvelle manuscrite, — c’était Arsène Guillol, — chez la spirituelle Mme de Boigne, où trônait le chancelier Pasquier. Une autre amie de Mérimée, Mme de X…, fut invitée à la petite fête littéraire ; mais, piquée que la cérémonie n’eût pas lieu chez elle, elle n’y parut pas. Elle dit partout qu’elle trouvait étrange « que M. Mérimée fit des femmes du monde juges de la gravelure de ses ouvrages. » Il voulait entrer à l’Académie et, certes, il en était digne ; mais il avait tort de vouloir « la réformer et la bouleverser. » Rien ne pouvait faire plus de tort au candidat, d’autant que cette dame, pour les raisons indiquées plus haut, « avait trois académiciens dans sa manche. » Mérimée éprouve, ou affecte, une fureur plaisante. Comment tire-t-on une vengeance éclatante d’une femme qui vous a fait un tour épouvantable ? Là-dessus, il consulte son amie [1]. Elle lui répond, comme on pense, en se moquant de lui et en lui conseillant la patience. Sa réponse le trouve déjà calmé. Il s’est rappelé un proverbe qu’il a appris en Turquie : « Jette du pain aux chiens qui veulent te mordre. » Peut-être le proverbe s’applique-t-il mal à Mme de X… qui n’a plus de dents. N’importe. On ne se venge pas des femmes. Et puis, c’étaient des propos de salon, grossis par la méchanceté ; Mérimée et sa vieille protectrice redeviennent les meilleurs amis du monde. L’élection met fin à ces intrigues, à ces colères, à ces nervosités. Il est nommé «

  1. Lettre à la comtesse de Montijo, du 3 février 1844.