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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 117.djvu/47

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Mais il faut se méfier des gens qui comprennent tout. Mérimée n’était point de ceux-là. Il connaissait parfaitement les frontières de son propre esprit et ne les eût jamais dépassées, si son métier ne l’y eût en quelque sorte obligé.

S’il goûtait mal l’art chrétien du moyen âge, il n’en était que plus apte à sentir l’art païen de l’antiquité. On en trouvera des témoignages certains dans l’étude sur le « tombeau découvert à Tarragone » et dans quelques autres morceaux du même genre qui sont d’assez bons modèles de la critique technique et directe. Mérimée était surtout sensible à la difficulté vaincue. Il aimait le bas-relief, parce qu’avec une profondeur presque nulle il doit donner l’illusion des plus lointaines perspectives ; il aimait la médaille parce que c’est le bas-relief réduit à des proportions microscopiques. Il s’intéressait singulièrement au talent enfermé dans cette étroite prison et tenu défaire grand dans l’espace de quelques millimètres. L’élimination des détails secondaires et la mise en valeur des choses les plus importantes, qui ne sont qu’une convenance dans les autres branches de l’art, étaient, dans celle-là, une nécessité, une question de vie ou de mort. C’est ce qu’il exprime, avec sa finesse et sa brièveté substantielle, dans plusieurs lettres à M. Stapfer, à propos d’un sculpteur auquel tous deux s’intéressaient.

Il lui tardait d’aller retremper ces sentimens à leur source, dans les lieux où ils ont fécondé l’intelligence et avec lesquels ils offrent une affinité naturelle. En 1839, il faisait un séjour de quelques semaines en Italie : « Je ne comptais pas aller à Rome, écrivait-il au docteur Requien, mais je me suis laissé entraîner par M. Beyle. J’en suis on ne peut plus content (je dis de Rome), mais il y a tant de choses à voir qu’on s’y extermine. La fatigue des jambes n’est rien auprès de celle qu’on éprouve à voir quarante mille belles choses dans une matinée. » Deux ans après, il revenait à Rome avec Ampère, au retour d’un voyage en Grèce et en Orient, qui fut le plus mémorable de sa vie.

Ce qui le frappa en Grèce, ce fut le contraste entre la petitesse du théâtre et la grandeur des hommes, des actions et des pensées. La Grèce lui apparut comme la médaille par excellence, un abrégé clair et complet, un raccourci merveilleux de l’histoire humaine. Pour l’étudier, il avait un guide inappréciable, Charles Lenormant [1], dont il a dit que c’était Pausanias ressuscité. Tous trois, — avec un quatrième compagnon, M. Jean de Witt, — visitèrent les Thermopyles. Ils suivirent le sentier par où la trahison a permis aux Perses de tourner le défilé, et sentirent craquer sous leurs pieds les feuilles tombées des chênes verts. C’est ce même bruit

  1. Article nécrologique sur Charles Lenormant, Portraits historiques et littéraires.