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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 117.djvu/464

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esprits les plus scientifiques qui aient jamais contemplé l’univers. Goethe expliquait à Eckermann ce qu’il entendait par le démoniaque, au sens où Socrate eût pris ce mot : « Le démoniaque, c’est ce qui est insoluble par l’intelligence et par la raison. Il ne fait pas partie de ma nature, mais je lui suis soumis. — Napoléon, dit Eckermann, paraît avoir été soumis au démoniaque ? — Énormément, répondit Goethe ; personne presque ne peut lui être comparé à ce point de vue. »

Le meilleur portraitiste de Napoléon, aujourd’hui, serait celui qui referait mieux que les autres la simple narration des faits et gestes de l’Empereur. M. Filon nous rappelait naguère une opinion de Mérimée qui donne beaucoup à penser. « Mérimée remarque avec vérité que le fatalisme des anciens leur interdisait non-seulement de découvrir, mais même de chercher les causes des événemens. » Et leurs écrits purement narratifs ont passé les siècles. Est-ce supériorité du talent ? On ne me persuadera jamais que Michelet soit un peintre inférieur à Salluste ; et Quinte-Curce n’était qu’un Thiers antique, sous une toge à peine plus étoffée. Le Discours sur l’Histoire universelle, avec sa force de style et de pensée, la Grandeur et la Décadence des Romains, avec la finesse de ses vues, auront probablement la vie moins dure qu’un récit de Xénophon ou surtout de Thucydide. C’est que nos philosophies éphémères vieillissent vite nos écrits qu’elles surchargent. De nos jours surtout, hantés comme nous le sommes par l’obsession du déterminisme, rongés par l’esprit critique, nous nous épuisons à dérouler dans nos livres quelques anneaux de la chaîne infinie des causes. Les générations qui viendront après la dérouleront autrement. Ceci n’accuse personne ; c’est un meâ culpâ collectif. Ceci ne guérira personne ; comme la mer revient éternellement mordre la roche d’où elle n’arrache que d’insignifians atomes, nos intelligences affamées de comprendre s’acharneront à leur travail d’explications du passé. Nos écrits périront avec leurs solutions hasardeuses ; les anciens vivent, parce qu’ils offrirent aux hommes de simples images, et qu’ils laissèrent aux lecteurs de tous les temps le soin d’en commenter le sens au gré d’opinions changeantes.

Nous nous sommes approchés un instant du géant de ce siècle ; il nous renvoie avec une leçon de modestie. — Un aveu d’impuissance, dira-t-on. J’y consens. Si nous avons appris quelque chose des maîtres de notre âge, c’est à ne pas affirmer au-delà de nos connaissances exactes. Au-delà, en histoire comme partout, s’ouvre le domaine de l’intuition, du rêve, de la poésie. Les promenades y sont délicieuses et légitimes, à la condition de ne pas confondre ce vaste domaine avec le champ étroit de la certitude.


EUGENE-MELCHIOR DE VOGUE.