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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 117.djvu/462

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épargnerait du temps perdu à ceux qui ont l’ambition de porter un jugement moral sur Napoléon. Tant que vous ne mesurerez pas l’action d’un homme à ses responsabilités, à ses nécessités de situation, votre justice sera boiteuse ; cela est vrai tout en bas, pour l’affamé qui a volé un pain, et tout en haut, pour le potentat qui a conquis des empires. Je sais que la justice égale et inflexible est indispensable au maintien du bon ordre matériel, comme tant d’autres pis-aller sociaux ; mais les morts ne relèvent plus des magistrats et des gendarmes ; lorsque nous avons affaire à eux, nous pouvons donner carrière à l’instinct d’une justice plus intelligente qui est en nous. Jugé avec ses pairs, sinon par ses pairs. Napoléon fait meilleure figure morale ; on relève chez lui moins de monstruosités que chez la plupart des êtres exceptionnels à qui le monde tut livré comme un jouet ; et son effort pour mériter sa fortune apparaît plus grand que le leur. Si l’on estime trop aventurés les rapprochemens avec les héros des époques légendaires, il faut du moins comparer Napoléon aux grands souverains ses prédécesseurs immédiats, un Frédéric II, une Catherine. La comparaison morale n’est pas à son désavantage ; elle éclaire en outre un trait commun à ces esprits supérieurs. Ils reçurent la même éducation philosophique ; nourris dans les maximes du XVIIIe siècle, ouverts aux leçons courantes sur l’humanité vertueuse et sensible, d’accord en théorie avec les bons encyclopédistes, ils ne laissèrent rien filtrer de leur métaphysique dans leur rude maniement des hommes, dans leur « travail sur la peau humaine, » comme disait l’impératrice. Frédéric et Catherine gardèrent plus d’hypocrisie vis-à-vis des amis de Paris qui vantaient leur libéralisme ; Napoléon, plus franc, rompit avec les idéologues ; mais je ne crois pas que, dans la pratique, il les ait centristes beaucoup plus que feu son frère de Prusse et sa sœur de Russie.

Si les définisseurs et les moralistes sont embarrassés devant l’Empereur, que dire de ceux qui veulent le juger sur les résultats généraux de son règne ? Ils additionnent et balancent des gains et des pertes dont le compte n’est pas arrêté. Nous sommes enclins aujourd’hui à considérer la liquidation désastreuse plus que l’apport du début. Mais combien d’élémens on néglige dans le calcul ! Chaptal en signale un dans le domaine où sa compétence fait autorité. Il attribue les progrès rapides de l’industrie française au blocus continental et à la prohibition des produits étrangers, « C’est sous son règne qu’on a vu, pour la première fois, tous nos produits industriels rivaliser, sur tous les marchés de l’Europe, avec ceux des nations les plus éclairées en ce genre… Une vérité qui sera contestée par des hommes