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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 117.djvu/46

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parfait. Il fallut bien du temps pour que l’ogive cessât d’être honteuse d’elle-même et prît conscience de sa beauté. Le caractère du gothique est, selon lui, plus général. C’est la légèreté, par opposition à la solidité qui avait été le caractère de l’âge, précédent, du romano-byzantin. Cette légèreté, Mérimée consentirait à l’admirer, s’il ne devait l’acheter par la vue des contreforts « hideux » qui, à l’extérieur, étaient ces murs si frêles. Si on lui dit que ces contreforts sont une beauté, il se fâche tout à fait. Il se moque de son ami Du Sommerard qui parle de la « fabrique aérienne » des cathédrales. Il a raison, si cette légèreté n’a été qu’un jeu, une gageure, si elle n’a un sens caché, si elle ne répond à un état psychologique. Qui croira, pour faire plaisir à Beyle et à Mérimée, que les architectes du XIIIe siècle n’aient eu d’autre but que de « forcer l’étonnement du spectateur ? » Ils eussent été eux-mêmes bien étonnés d’apprendre que leurs flèches et leurs tours « menaçaient le ciel. » C’est le mot le plus malheureux qui soit venu sous la plume de Mérimée dans toute sa carrière d’écrivain ; c’est un mot presque sot pour un homme de tant d’esprit. Il n’a pas vu que la substitution des lignes verticales qui s’élancent là-haut en jets, en fusées, aux lignes horizontales qui sont parallèles à la terre et y tiennent l’esprit attaché, annonce l’avènement d’une civilisation, l’entrée en scène d’une nouvelle race d’hommes. La ligne horizontale est positiviste et la verticale est idéaliste ; l’une raisonne et l’autre prie. L’allongement du plein cintre en ogive, celui de la colonne en pilier ne sont que des épisodes de cette grande victoire de la verticale, qui ne « menace » pas le ciel, mais qui y aspire, qui s’y envole.

Ainsi cette poésie si riche, écrite sur les murailles comme sur des pages immenses, pour être lues d’ici-bas et de là-haut, ce symbolisme sans frein, cette idéalisation à outrance qui fait une prière, un rêve, quelque chose d’immatériel avec ce qu’il y a de plus matériel au monde, la pierre de taille et le moellon, trahissent par là l’étrange et admirable disposition de ces siècles qui vécurent par l’esprit, en plein miracle, et tentèrent avec une sorte de succès d’anéantir le corps. Voilà ce qui resta à jamais incompréhensible pour Mérimée. Il y a quelque chose de singulier et de triste à le voir errer, pendant une grande partie de sa vie, sous les voûtes de nos vieilles cathédrales, les étudiant, les restaurant, les protégeant de tout son pouvoir contre la vétusté, le mauvais goût et la bande noire, mais ne les comprenant pas [1] !

  1. Un exemple, entre autres. C’est à l’initiative de Mérimée que l’église de Vézelay, admirablement restaurée par Viollet-le-Duc, doit sa conservation. Voir, à ce sujet, l’intéressant récit de M. R. Vallery-Radot, dans son livre récemment paru : un Coin de Bourgogne (le Pays d’Avallon).