Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 117.djvu/459

Cette page n’a pas encore été corrigée


aperçoit avec la même justesse la suprême gravité du conflit de Savone et de Fontainebleau. — « Jamais, dans le cours de seize années d’un gouvernement orageux, Napoléon n’a rencontré autant de résistance ni éprouvé plus de chagrin que lui en a causé sa querelle avec le pape. Quelques jours lui suffisaient pour obtenir des premiers potentats de l’Europe tout ce qu’il désirait. Mais toute sa puissance est venue échouer contre l’évêque de Rome. Il n’est pas d’événement dans sa vie qui lui ait plus aliéné l’esprit du peuple que ses démêlés et sa conduite avec le pape. » — A ce propos, l’auteur relate un curieux exemple du fond de superstition fataliste qu’il y avait chez Napoléon. — « Dans le temps qu’il avait réuni les juifs en sanhédrin à Paris, j’assistai un jour à son dîner où il causait gaîment de diverses choses. Tout à coup, entre le cardinal Fesch, avec un air très préoccupé qui frappa l’Empereur. — Qu’avez-vous donc ? lui dit-il. — Ce que j’ai, c’est facile à comprendre. Comment ! Vous voulez donc la fin du monde ? — Eh ! pourquoi ? repartit l’Empereur. — Ignorez-vous, reprit le cardinal, que l’Écriture annonce la fin du monde du moment que les juifs seront reconnus comme corps de nation ? — Tout autre eût ri de cette sortie du cardinal. Mais l’Empereur changea de ton, parut soucieux, se leva de table, passa dans son cabinet avec le cardinal, en sortit une heure après. Et, le surlendemain, le sanhédrin fut dissous. »

Il y a une connaissance réfléchie de notre pays dans les lignes suivantes : « Un système de ruine pour les campagnes, joint à celui des réquisitions et de la conscription, aurait dû faire abhorrer l’Empereur du paysan. Mais on se trompe. Ses plus chauds partisans étaient là, parce qu’il les rassurait sur le retour des dîmes, des droits féodaux, de la restitution des biens des émigrés et de l’oppression des seigneurs. » Il n’y en a pas moins dans cette autre observation : « On peut dire de Bonaparte ce qu’on a dit successivement de tous les hommes qui ont pris part au pouvoir, pendant les périodes orageuses de la Révolution, c’est que la liberté n’était que pour eux et qu’ils pensaient que, pour faire prédominer leurs idées, il fallait comprimer ou étouffer celle des autres. Le changement de position opère seul cette métamorphose. Quand on se trouve placé dans les rangs inférieurs, on s’efforce de tout attirer à soi ; lorsque l’on est élevé au rang suprême, on s’indigne de toute résistance ; dans l’un et l’autre cas, on s’applique à faire