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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 117.djvu/457

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concentrer en lui toute l’administration et à ne prendre conseil que de lui-même, Bonaparte conçut le projet de se former une génération de séides. Il disait souvent que les hommes de quarante ans étaient imbus des principes de l’ancien régime, et par suite ne pouvaient être dévoués ni à sa personne ni à ses principes. Il conçut de l’aversion pour eux, et dès lors forma auprès de lui une pépinière de cinq à six cents jeunes gens qu’il appelait successivement à toutes les fonctions… Tous ces jeunes gens n’avaient ni les lumières, ni la considération, ni les convenances nécessaires… » — L’entendez-vous, la plainte sourde du conseiller évincé ?

L’opposition entre le Consul et l’Empereur, toute à l’avantage du premier et au détriment du second, c’est l’idée maîtresse qui relie les Souvenirs. Nul ne songe à la contester, pourvu qu’on ne nous la tasse pas trop abrupte ; le poète regardait mieux, quand il voyait « le front de l’Empereur » briser peu à peu « le masque étroit. » Les préférences de Chaptal sont partagées par tous les hommes de bon sens : mais on en croirait plus volontiers un arbitre moins intéressé dans la sentence qu’il rend. Le malheureux ! Sa conviction lui dicte une phrase qui reproduit presque la plaisanterie classique. Il dit, en parlant des entretiens familiers chez le Consul, à la Malmaison : « Bonaparte était alors estimé et considéré au dehors. Et s’il eût su borner là son ambition, il serait encore sur le trône de France ! » — Cette phrase, ajoutons-le vite, on s’en moquera toujours, et toujours on tournera autour d’elle. Convenablement déguisée, elle reparaît sous les subtilités et les développemens du meilleur style ; cocasse dans le raccourci d’une ligne, elle en impose par son sérieux quand on la file habilement à travers un volume ; c’est toujours elle. L’historien revient y sombrer, peut-être parce qu’elle contient en germe tout le conflit du déterminisme et du libre arbitre ; ou, pour viser moins haut, parce qu’elle traduit le cri instinctif des Français aux jours d’embarras, parce qu’elle répond aux deux versets de la litanie chantée tout haut par les uns, murmurée tout bas par les autres : Seigneur, rendez-nous le premier Consul ! Seigneur, préservez-nous de l’Empereur !

Averti du vice secret qu’il y a dans les jugemens de Chaptal, le lecteur y démêlera sans peine la note juste et la note forcée. En tant qu’ils portent sur le caractère et l’esprit de Napoléon, ces jugemens ne font guère que reproduire des accusations en partie justifiées, devenues aujourd’hui des lieux-communs : égoïsme, insensibilité habituelle, violences d’humeur, impatience de la contradiction, volonté réfléchie de se faire craindre, raideur maladroite avec les femmes, lacunes dans l’éducation, inintelligence des arts, prédilections exclusives et toutes politiques dans les lettres et