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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 117.djvu/451

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toujours tourné vers leurs applications pratiques ; un administrateur habile, collaborateur intime de Bonaparte, exerçant ses facultés d’analyse sur la lâche quotidienne et sur l’homme qui la commande ; n’était-ce pas là l’informateur idéal, tel que notre regretté maître l’eût façonné lui-même pour les besoins de son enquête historique ? Dans la notice écrite par M. le vicomte Chaptal, à qui nous devons la publication de ces souvenirs, une phrase en dit long sur la parenté des deux esprits : « Par suite de sa conception générale de l’univers, il a une tendance à appliquer à tous les faits qu’il étudie, de quelque nature qu’ils soient, les procédés de la chimie. »

Jean-Antoine Ghaptal, comte de Chanteloup sous l’Empire, avait quarante-cinq ans lorsque le premier consul l’arracha aux laboratoires et aux fabriques. Issu d’une ancienne famille de cultivateurs, sur les plateaux de la Lozère, il garda toujours l’allure prudente et grave, un peu lourde, du montagnard qui assure chacun de ses pas dans la vie. Tout jeune, il avait étudié la médecine à Montpellier sous la direction d’un de ses oncles, praticien célèbre. Un voyage à Paris faillit l’entraîner à mal, je veux dire à la poésie ; il délaissa l’amphithéâtre et s’attela à une tragédie tirée de l’histoire de Pologne. Heureusement, il s’arrêta au troisième acte, devant « le refus prononcé de Minerve ; » il retourna au cours d’accouchement de M. Baudelocque et se borna par la suite « à composer des vers de société. » La chimie, qui se transformait à cette époque, accapara bientôt toute l’attention du jeune étudiant en médecine ; il comprit un des premiers le parti qu’on pouvait tirer de cette science pour les applications industrielles. Protégé par les États de Languedoc, il établit à Montpellier des teintureries perfectionnées pour les tissus, des ateliers où il fabriqua les acides et les préparations dont l’Angleterre et la Hollande avaient jusqu’alors le monopole. La fortune lui vint ; elle s’accrut par les guerres de la Révolution, qui fermèrent aux concurrens étrangers le marché de produits chimiques créé par Chaptal dans le midi de la France. Je relève en 1792 une curieuse lettre de Tintant d’Espagne, prince de Parme, qui suivait les études du savant et correspondait avec lui : — « Votre Révolution vient de nous apprendre, mon cher ami, que le métier de roi ne vaut plus rien : jugez de celui d’héritier présomptif. Après y avoir bien réfléchi, je me suis décidé à conquérir mon indépendance, et je crois que je puis y arriver en formant des fabriques en Espagne, où elles manquent. Mais je ne puis y parvenir que par votre secours. Venez me trouver, nous travaillerons ensemble… Lorsque nous aurons fait fortune, nous irons vivre là où nous trouverons le repos, s’il en existe encore sur la terre. » — Cet héritier de Charles-Quint et de Philippe II était un prévoyant de l’avenir. Déjà trop tard : le legs de sa race l’empêcha de